11 mai 2026

Corruption au Mali : quand les petits cadeaux empoisonnent la société

corruption au Mali : quand les petits cadeaux empoisonnent la société

illustration de la lutte contre la corruption au Mali

Au Mali, les expressions comme « bonya » (respect), « woro songo » (prix de la cola) ou « buru songo » (prix du pain) masquent souvent une réalité bien plus sombre : celle de la corruption généralisée. Ces « petits cadeaux » ou pots-de-vin, considérés comme anodins, s’ancrent profondément dans les habitudes sociales et institutionnelles. Pourtant, cette pratique, loin d’être anodine, engendre un drame social aux conséquences dévastatrices.

pourquoi la corruption s’installe-t-elle dans les mœurs maliennes ?

Selon Transparency International, la corruption se définit comme « l’utilisation abusive d’un pouvoir confié pour des intérêts personnels ». Au Mali, cette définition s’applique à de nombreux secteurs : services publics, administrations, justice, santé et même éducation. Les formes varient, allant des pots-de-vin aux faveurs indues, en passant par le népotisme et les détournements.

Myriam (nom d’emprunt), directrice commerciale à Bamako, partage son expérience :

« Chaque fois que je remporte un marché, certains agents de l’administration exigeant un pourcentage en retour. C’est à prendre ou à laisser. Je ne suis plus sûre de pouvoir continuer ainsi. »

Cette extorsion systématique n’est pas un cas isolé. L’entrepreneur Omar Keita, ayant patienté une journée entière dans une file d’attente, a dû payer 10 000 F.CFA à un agent pour obtenir du carburant, malgré les restrictions liées aux attaques terroristes sur les axes routiers.

Omar Keita admet avoir été profondément blessé par son geste, mais cette pratique est devenue si courante qu’elle est perçue comme normale. Ce glissement culturel favorise l’acceptation de la corruption, transformant un délit en une stratégie de survie.

les rouages d’un système corrompu

Sibiri Diarra, ancien fonctionnaire international, souligne que dans des institutions comme l’ONU, les cadeaux sont strictement encadrés. Pourtant, au Mali, l’absence de règles claires ouvre la voie à tous les abus. Pour le Réseau malien de lutte contre la corruption, le problème réside aussi dans l’impunité : l’absence de sanctions réelles renforce la persistance de ces pratiques.

Mohamed Abdellahi Elkhalil, sociologue spécialiste des questions sociales au Sahel, analyse ce phénomène :

« La corruption a infiltré les rouages de la société malienne. Elle n’est pas culturelle, mais sociologique. L’envie de vivre au-delà de ses moyens encourage ces agissements, mettant en péril la démocratie et l’économie du pays. »

Oumar Korkosse, membre du Recotrade, ajoute que la pauvreté et le chômage jouent un rôle de catalyseur. Les salaires bas ou irréguliers poussent les citoyens à recourir à ces petits arrangements pour compléter leurs revenus.

conséquences et perceptions de la corruption au Mali

Un sondage Afrobaromètre réalisé en mars 2024 révèle que les juges, les hommes d’affaires, les fonctionnaires, les agents des impôts, ainsi que les policiers et gendarmes, sont perçus comme les acteurs les plus impliqués dans la corruption. De nombreux citoyens admettent avoir versé des pots-de-vin pour accéder à des services publics.

Sur le terrain, les témoignages sont édifiants. Ousmane Diarra, conducteur de taxi-moto, affirme être contrôlé cinq à six fois par jour par la police, avec l’obligation de payer entre 1 000 et 2 000 F.CFA à chaque fois. « C’est énorme », déclare-t-il, précisant que ces sommes représentent une part importante de ses revenus.

statistiques sur les pratiques de corruption au Mali

Selon le Worldwide Governance Indicators de la Banque mondiale, le Mali affiche un score de –0,86 en matière de contrôle de la corruption en 2023, bien en dessous de la moyenne mondiale (–0,04). Ce score reflète une incapacité des institutions à endiguer ce fléau. Dans l’Indice de perception de la corruption 2024 de Transparency International, le Mali obtient un score de 27/100, le plaçant à la 135e position sur 180 pays évalués.

perception de la corruption au Mali selon Transparency International

Me Soumaré Boubacar, avocat au Barreau de Bamako, explique ce phénomène par un défaut de confiance dans les institutions :

« Quand une grande partie de la population doute de l’intégrité des institutions, la corruption devient une stratégie de survie. Puisque tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? »

que faire face à cette réalité ?

Pour l’Association malienne de lutte contre la corruption et la délinquance financière (AMLCDF), la solution passe par une prise de conscience collective. Lors d’un atelier à Bamako en avril 2025, le réseau a souligné l’importance de construire une conscience citoyenne, basée sur l’éthique, la responsabilité et le respect du bien commun.

Parmi les pistes envisagées :

  • Renforcer les sanctions judiciaires et administratives ;
  • Promouvoir des programmes d’éducation citoyenne ;
  • Sensibiliser via les discours religieux et les médias ;
  • Encourager les initiatives de la société civile.

La lutte contre la corruption au Mali ne peut se limiter à des mesures répressives. Elle exige une mobilisation de tous les acteurs : institutions, citoyens, organisations non gouvernementales et partenaires internationaux.

En conclusion, la corruption au Mali n’est pas une fatalité. Elle est le résultat d’un système défaillant et d’une normalisation sociale. Briser ce cercle vicieux passe par une volonté politique forte et une éducation rigoureuse des populations.