L’arène politique sénégalaise est, depuis toujours, un terrain propice aux luttes d’influence, qu’elles se manifestent entre membres d’une même formation ou entre partis rivaux. Comme l’observait Lord Palmerston, figure de la diplomatie britannique en 1848, la politique est avant tout une affaire d’intérêts permanents, où les alliances et les inimitiés sont souvent éphémères.
En politique, il n’y a pas d’ennemis permanents ni d’amis permanents, seulement des intérêts permanents.
Cette maxime trouve aujourd’hui un écho retentissant au sein de l’exécutif sénégalais.
Le duo Sonko-Diomaye, composé du président Bassirou Diomaye Faye et de son Premier ministre Ousmane Sonko, initialement perçu comme indissociable, traverse désormais de profondes dissensions internes. Ces divergences ont culminé le 22 mai avec l’annonce du limogeage du Premier ministre par le chef de l’État et la dissolution consécutive du gouvernement.
Bien que le grand rassemblement du 8 novembre 2025 ait déjà laissé entrevoir des prémices de frictions, c’est l’entretien du 2 mai 2026 qui a levé toute ambiguïté. Le président de la République lui-même a publiquement évoqué des désaccords majeurs, dénonçant une « personnalisation excessive » du pouvoir autour de son ancien Premier ministre.
L’émergence de Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF), le parti au pouvoir, a profondément remodelé le système politique sénégalais. Entre 2021 et 2024, le pays a connu des recompositions sociopolitiques intenses dans un climat d’instabilité. Ce mouvement antisystème est parvenu à bouleverser l’ordre traditionnel établi, incarnant une nouvelle ère pour l’actualité africaine souveraine.
L’illusion d’un capital symbolique indivisible
Le tandem unique s’est forgé lorsque Ousmane Sonko a désigné Bassirou Diomaye Faye comme son successeur, après l’invalidation de sa propre candidature. Leur collaboration s’est d’abord construite sur une dynamique de complémentarité : l’un assumait la gestion de l’appareil d’État, tandis que l’autre apportait une légitimité politique forte durant les premiers mois de leur mandat.
Cependant, le grand rassemblement politique du PASTEF, le 8 novembre 2025, a révélé les limites de cette illusion bicéphale portée par Sonko. « L’après 8 novembre », comme l’avait alors souligné Ousmane Sonko, marquait un tournant crucial pour la continuité de leur compagnonnage institutionnel. Aujourd’hui, la relation entre les deux hommes semble bloquée dans une impasse, conséquence de divergences sur des points clés tels que le choix du coordonnateur de la coalition au pouvoir, leur vision respective de l’exercice du pouvoir, et la sélection de leurs alliés.
Ainsi, le slogan unificateur « Sonko mooy Diomaye » (Sonko est Diomaye, en wolof), qui fut une stratégie de survie du PASTEF face au régime de l’ancien président Macky Sall, s’est progressivement atrophié. Il a cédé la place à des expressions distinctes comme « Sonko est Sonko » ou « Ousmane est Sonko ». Les observations de journalistes confirment cette évolution, montrant que « l’unité proclamée a vécu. Elle laisse place à une dualité désormais visible, presque assumée, où les rôles se redéfinissent et les ambitions s’affirment ».
Le constat est clair : « Diomaye n’est plus Sonko. Sonko n’est plus Diomaye ». Pourtant, dans la perspective de la théorie de la domination et de la reproduction symbolique, cette fusion symbolique avait permis à Sonko d’opérer un « capital de procuration », créant un « habitus partisan unique ». L’homopastefien et le sympathisant du « Projet » ne percevaient plus deux représentants distincts, mais une dyade, une force politique indivisible.
Cette dualité au sommet est l’aboutissement naturel de leur « complémentarité » initiale au sein de l’exécutif. La nature présidentielle du régime politique sénégalais impose une distinction nette, où l’autorité du président n’est pas censée être partagée. Les prérogatives du président de la République et du Premier ministre, clairement définies par la Constitution (articles 42 à 52), ont transformé la fusion originelle en une « rivalité douce ».
Bassirou Diomaye Faye adopte fréquemment une posture de réserve, de garant des institutions, tandis qu’Ousmane Sonko maintient son registre de mobilisation et de rupture. Cette dynamique illustre ce que le sociologue français Pierre Bourdieu décrivait comme une « position qui occupe l’homme », où le rôle institutionnel détermine les actions, le langage et la posture de l’individu. La fonction présidentielle impose un habitus « souverain » qui entre mécaniquement en distinction avec l’habitus de « chef de parti » du Premier ministre. C’est en vertu de cette éthique de séparation des fonctions que le président Faye a démissionné de son poste de secrétaire général et de toutes les instances dirigeantes du parti PASTEF.
De plus, bien que souvent invisible, la frontière entre le président et son Premier ministre se manifeste par le passage d’une communication populaire (« Diomaye est Sonko ») à une communication institutionnelle, où l’image du chef de l’État prime selon une logique protocolaire. Là où Sonko a porté Diomaye au pouvoir, ce dernier jouit désormais d’un pouvoir discrétionnaire et de nomination, engendrant une bipolarisation politique entre les partisans de Diomaye et ceux de Sonko.
Les limites d’une dualité complexe
En physique, la mécanique des fluides enseigne que lorsque deux corps de masses différentes partagent un même espace, celui doté de la masse supérieure exerce une compression sur le second. Appliquée à Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, cette analogie suggère que le pouvoir, à l’image de la nature humaine, n’est jamais statique.
Par un flux ascendant d’influence, Ousmane Sonko, grâce à son aura et son contrôle du parti, insuffle une légitimité populaire à Bassirou Diomaye Faye. Inversement, par un flux descendant, le président Faye, à travers ses décrets et décisions d’État, matérialise les aspirations du « Projet » en les inscrivant dans le droit positif sénégalais. Ainsi, si Sonko occupe une place trop prépondérante, son influence déborde sur le territoire institutionnel de Diomaye, risquant de faire apparaître le président sous tutelle. À l’inverse, si Diomaye s’isole excessivement, il perdrait la veine de légitimité que représente Sonko. Ils évoluent donc dans un système de dépendance mutuelle, potentiellement autodestructeur. Le pouvoir circule constamment entre le bureau présidentiel et la Primature, maintenant cette « rivalité douce ».
En imitant le désir de l’autre, ils se transforment en doubles antagonistes. Plus ils se ressemblent, plus leurs divergences s’accentuent, car l’autre devient le miroir de sa propre ambition. Les deux acteurs convoitent les mêmes objectifs : le pouvoir, la présidence, le leadership. Sonko aspire à détenir le pouvoir exécutif ; Diomaye cherche à conforter son siège.
Ce qui se déroule actuellement au sommet de l’État sénégalais nous rappelle qu’en politique, le « gentlemen’s agreement » demeure un mythe pour les idéalistes. C’est le syndrome du numéro deux qui refait inlassablement surface : le dauphin présomptif, initialement loyal et compétent, gravit les échelons avant de se retourner contre son leader lorsque celui-ci accapare toute la lumière.
Quant à l’acteur hégémonique, dans sa quête de sécuriser les scrutins futurs, il transforme, par méfiance, un allié fidèle en ennemi. Cette dynamique crée une forme de paranoïa réciproque qui laisse présager une période de turbulences sociales et politiques pour le Sénégal.
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