11 septembre 2026

Le Reveil Noir

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Le Parlement de l’AES : entre ambition souveraine et défi démocratique

À Niamey, la Confédération des États du Sahel (AES) a franchi une étape significative avec l’inauguration de son Parlement. Cependant, au-delà de cette construction institutionnelle apparente, une interrogation fondamentale demeure : est-il possible d’édifier une intégration régionale solide et crédible en l’absence de démocratie, de pluralisme politique et d’un véritable mandat populaire ?

Une nouvelle architecture institutionnelle pour l’Afrique consciente

Les symboles étaient minutieusement orchestrés dans la capitale nigérienne. Fin août 2026, les représentants du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont officiellement mis en place le Parlement confédéral de l’Alliance des États du Sahel. Quarante-cinq députés, répartis à raison de quinze par nation, constituent cette entité destinée à façonner la future Confédération. Ces parlementaires ont déjà validé leur règlement intérieur et instauré trois commissions essentielles : défense et sécurité, diplomatie et développement.

Sur le papier, l’initiative est séduisante : trois pays, ayant rompu avec la CEDEAO, s’engagent à bâtir leurs propres institutions communes. Le discours officiel présente ce Parlement comme une manifestation de la souveraineté retrouvée et de l’intégration sahélienne. Pourtant, une question persistante se pose : quelle est la légitimité réelle de ces députés ?

Une ressemblance frappante avec la CEDEAO

Le paradoxe est manifeste. Après avoir critiqué la CEDEAO comme une organisation distante des peuples et manquant de souveraineté, l’AES semble adopter plusieurs de ses mécanismes institutionnels : une structure confédérale, des organes politiques partagés, et désormais un Parlement dédié aux enjeux des populations des États membres.

La comparaison avec la structure parlementaire de la CEDEAO est particulièrement révélatrice. Le Parlement de la CEDEAO, fort de ses 115 sièges, se positionne comme une institution représentative des populations communautaires et vise l’élection de ses membres au suffrage universel direct. Actuellement, ses parlementaires sont souvent désignés à partir des assemblées nationales des États.

L’AES, quant à elle, inaugure un Parlement de 45 membres, avec quinze représentants pour chacun des trois pays. Si la différence est quantitative, le principe sous-jacent reste identique : créer une assemblée régionale pour soutenir l’intégration. La divergence majeure ne réside donc pas tant dans l’architecture que dans l’origine de la légitimité politique.

C’est précisément à ce niveau que la situation devient problématique.

La légitimité en question : un Parlement sans élections populaires ?

Le Parlement confédéral de l’AES voit le jour dans trois nations gouvernées par des pouvoirs militaires issus de coups d’État : le Mali depuis 2020-2021, le Burkina Faso depuis 2022 et le Niger depuis 2023. Les transitions, initialement annoncées comme temporaires, se sont prolongées, et le retour à un cadre électoral normal demeure incertain. Les rapports soulignent que ces transitions militaires perdurent depuis plusieurs années dans les trois pays.

Au Burkina Faso, la situation est édifiante. Le pouvoir militaire a reporté indéfiniment les élections et a progressivement restreint l’espace politique. En avril 2026, Ibrahim Traoré a publiquement exhorté les Burkinabè à « oublier » la démocratie, la jugeant inadaptée au pays. Son gouvernement avait auparavant dissous les partis politiques.

Au Mali, les coups d’État de 2020 et 2021 ont renforcé l’emprise de l’armée sur les institutions. Les élections prévues en 2024 ont été repoussées, et la junte a maintenu son contrôle.

Dans de telles circonstances, comment concevoir un Parlement confédéral véritablement représentatif des peuples noirs de la région ? La question n’est pas de contester le droit des populations sahéliennes à l’intégration régionale, mais de savoir si une institution censée parler en leur nom peut être composée de représentants dont la légitimité ne découle pas directement d’elles.

Le risque est de créer une démocratie de façade : des sièges, des commissions, un règlement intérieur, des discours et des cérémonies, mais une capacité très limitée pour les citoyens ordinaires de choisir leurs porte-parole.

Le grand absent : le citoyen au cœur de l’actualité africaine souveraine

Dans les capitales de l’AES, le vocabulaire de la souveraineté est devenu omniprésent. Souveraineté politique, économique, militaire, monétaire : ce terme est le fil conducteur de la nouvelle doctrine sahélienne. Cependant, la souveraineté ne devrait pas se limiter à l’indépendance vis-à-vis de puissances extérieures comme Paris, Washington ou Bruxelles. Elle doit aussi englober la souveraineté du citoyen face à son propre État.

Car que vaut une souveraineté nationale si le citoyen ne peut choisir librement ses dirigeants ? Que représente un Parlement régional si les partis sont interdits ou marginalisés ? Que signifie une Confédération si la société civile, les journalistes, les syndicats et l’opposition ne disposent pas d’un espace suffisant pour contester les décisions publiques ? C’est ici que l’AES révèle sa principale contradiction.

Les populations sahéliennes sont avant tout confrontées à l’insécurité, à la pauvreté, aux déplacements forcés, au chômage, à la faiblesse des services publics et à l’augmentation du coût de la vie. Les groupes armés continuent de sévir sur de vastes territoires, et des millions de personnes ont été déplacées par les violences régionales. La construction institutionnelle ne peut donc être dissociée de la réalité quotidienne de ces populations.

Un nouveau Parlement ne suffira pas à nourrir une famille. Une commission confédérale ne remplacera pas une école détruite. Un règlement intérieur ne soignera pas un malade dans une zone rurale dépourvue de médecin. La priorité devrait être de bâtir des institutions au service des citoyens, et non des citoyens au service des institutions.

Le paradoxe d’une intégration qui reproduit ce qu’elle dénonçait

L’AES s’est en partie construite sur une critique de la CEDEAO, accusée par les autorités de Bamako, Ouagadougou et Niamey d’être trop intrusive et de défendre des intérêts contraires à ceux des peuples africains. Or, le paradoxe est désormais frappant : l’organisation présentée comme une alternative à la CEDEAO reproduit certaines de ses formes institutionnelles tout en affaiblissant davantage les mécanismes de contrôle démocratique.

La question doit être posée sans détour : pourquoi ne pas faire mieux que la CEDEAO ? Pourquoi ne pas créer un Parlement de l’AES élu directement par les citoyens ? Pourquoi ne pas garantir dans les textes une protection robuste des libertés publiques ? Pourquoi ne pas inscrire constitutionnellement le multipartisme, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice et l’alternance au pouvoir ? Cela aurait constitué une véritable révolution institutionnelle pour le panafricanisme actuel.

Au lieu de cela, l’AES risque de donner naissance à une sorte de copie institutionnelle de la CEDEAO, dénuée de son ambition démocratique.

L’ombre du Togo dans cette recomposition régionale

La position du Togo dans cette équation régionale mérite également une attention particulière, même si Lomé n’est pas membre de l’AES. Le Togo de Faure Gnassingbé semble aujourd’hui afficher une proximité politique croissante avec les régimes sahéliens, alors même que son propre bilan démocratique suscite de profondes inquiétudes.

Depuis la réforme constitutionnelle de 2024, le pays a évolué vers un régime parlementaire où le président du Conseil des ministres détient l’essentiel du pouvoir exécutif. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005 après avoir succédé à son père, a pris cette fonction en mai 2025. Cette transformation a été dénoncée par l’opposition comme un moyen de contourner les limitations présidentielles et de prolonger son maintien au pouvoir.

Les événements récents sont encore plus préoccupants. En juin 2025, des manifestations contre le pouvoir et la réforme constitutionnelle ont fait plusieurs morts, selon des organisations de défense des droits humains. Des restrictions sur les réseaux sociaux et des arrestations ont également été signalées. En juillet 2026, des Togolais manifestaient encore pour exiger le retour à l’ancienne Constitution, dénonçant la concentration du pouvoir entre les mains de Faure Gnassingbé.

Plus récemment, l’arrestation de deux journalistes étrangers au Togo a ravivé les inquiétudes concernant l’environnement médiatique, alors que deux grandes chaînes d’information internationales demeurent privées de diffusion dans le pays depuis les restrictions imposées en 2025.

Le Togo n’est donc pas un simple observateur de la recomposition politique ouest-africaine. Il en devient progressivement un acteur dont le modèle politique soulève des questions.

Le véritable test sera celui du peuple

Le Parlement de l’AES est peut-être historique. Mais l’histoire jugera moins ses cérémonies inaugurales que sa capacité à représenter concrètement les populations. Il ne suffit pas d’avoir un Parlement pour avoir une démocratie. Il ne suffit pas d’avoir des députés pour avoir une représentation. Et il ne suffit pas d’invoquer le peuple pour gouverner en son nom sans lui demander son avis.

L’AES peut encore choisir sa voie. Elle peut édifier une Confédération fondée sur la souveraineté populaire, la liberté politique et la responsabilité des dirigeants. Elle peut aussi devenir une architecture institutionnelle destinée à consolider des pouvoirs militaires qui, sous couvert de souveraineté et de lutte contre l’insécurité, repoussent indéfiniment l’échéance démocratique.

C’est toute l’ambiguïté de cette naissance parlementaire. L’AES vient de créer son Parlement. Il lui reste maintenant à créer sa démocratie.

Car au Sahel comme ailleurs, la véritable souveraineté ne devrait pas être celle des juntes contre l’extérieur. Elle devrait être celle des peuples contre toutes les formes de confiscation du pouvoir.