Une offensive historique aux conséquences stratégiques majeures
Les attaques simultanées menées par le Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) le 25 avril 2026 ont marqué un tournant dans le conflit malien. En ciblant simultanément Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré, ces groupes ont révélé l’affaiblissement structurel d’un modèle sécuritaire reposant sur l’appui extérieur. La reprise de Kidal, symbole de la coopération entre Wagner et l’armée malienne, ébranle la crédibilité de la junte et expose les limites du partenariat avec la Russie.

L’étau se resserre sur Bamako : une guerre d’usure aux multiples fronts
Depuis 2020, le JNIM a radicalement transformé sa stratégie, passant d’opérations localisées dans le nord à des attaques coordonnées sur l’ensemble du territoire malien. Son expansion vers l’ouest et le sud, autrefois épargnés, ainsi que sa capacité à frapper jusqu’au Bénin, au Togo et au Nigeria, illustrent une montée en puissance inquiétante. Les Forces armées maliennes (FAMA), bien que renforcées par les drones turcs Bayraktar, peinent à endiguer cette menace.
Depuis septembre 2025, le JNIM a lancé une offensive économique contre Bamako, perturbant les axes logistiques et ciblant les convois de carburant. L’objectif ? Affaiblir la junte en sapant sa légitimité aux yeux des populations. Dans les zones sous son contrôle, le groupe a mis en place une administration parallèle, proposant des services publics (justice islamique, taxation) en remplacement de l’État absent. Bien qu’une prise militaire de la capitale reste improbable à court terme, la pression psychologique exercée par le JNIM s’intensifie, forçant les FAMA à concentrer leurs ressources sur Bamako au détriment d’autres régions.
Les capacités du JNIM, estimées entre 5 000 et 6 000 combattants, lui permettent de mener des attaques ponctuelles contre des cibles stratégiques, comme l’aéroport international Modibo Keita, abritant la base russe Africa Corps. Cependant, son influence reste limitée dans les centres urbains, où le soutien populaire à la junte persiste. La guerre d’usure orchestrée par le groupe vise avant tout à épuiser les défenses maliennes et à s’imposer comme une alternative crédible.
Kidal, un revers stratégique pour la junte et son partenaire russe
La reprise de Kidal par le JNIM et le FLA le 25 avril constitue un échec cuisant pour la junte et ses alliés russes. Cette ville, reconquise en 2023 par les FAMA et Wagner, symbolisait la promesse de souveraineté sécuritaire portée par Moscou. Son retrait force la junte à revoir son discours sur la légitimité du régime, construit autour de la coopération avec l’Africa Corps.
Le rapprochement entre le JNIM et le FLA, autrefois ennemis idéologiques (le premier prônant la charia, le second défendant l’autonomie de l’Azawad), repose sur une alliance tactique contre un adversaire commun. Des négociations opportunistes, évoquées dès décembre 2024, ont permis cette convergence. Cependant, la durabilité de cette coalition reste incertaine, notamment face aux divergences politiques profondes entre les deux groupes.
Le JNIM a profité d’une trêve avortée, censée aboutir à la libération de « djihadistes » en échange de la levée du blocus de carburant sur Bamako. Le gouvernement malien a démenti ces allégations, confirmant l’échec des tentatives de désescalade. Dans un discours maximaliste, le porte-parole du JNIM, Mohamed Ramadane, a annoncé le 28 avril un « siège total » de Bamako et exigé le départ définitif des Russes du Mali. Le lendemain, il réaffirmait sa volonté de « libérer » Gao, Tombouctou et Ménaka, signalant une radicalisation de la rhétorique du groupe.
Un partenariat russe en difficulté, mais un désengagement improbable
L’échec d’Africa Corps à protéger Kidal et Gao fragilise le modèle sécuritaire russe au Mali, présenté comme une alternative viable à la présence française. Malgré ce revers, Moscou a réaffirmé son soutien à Bamako, et l’ambassadeur russe a été reçu par Assimi Goïta dans les jours suivant les attaques. Une communication offensive a été déployée sur les canaux Telegram d’Africa Corps pour tenter de reprendre le contrôle du récit, avec des images de combats censées démontrer une présence active.
Un retrait de la Russie serait perçu comme un aveu de défaite, d’autant que le Mali constitue une vitrine de son influence en Afrique. Le Kremlin pourrait donc renforcer son engagement militaire, malgré l’absence de supériorité aérienne comparable à celle de Barkhane. Par ailleurs, la Turquie, via la société SADAT, joue un rôle croissant en formant les forces spéciales maliennes et en protégeant la junte. Ankara pourrait voir son rôle s’amplifier face à l’aggravation de la situation.
Alliance des États du Sahel : une réponse en demi-teinte
L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023, a publié un communiqué de condamnation après les attaques, mais ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont engagé de réponse militaire. Pourtant, la Charte du Liptako-Gourma prévoit une clause d’assistance mutuelle en cas d’agression contre l’un de ses membres. Lors d’une réunion des chefs d’état-major en avril 2026, les trois pays ont annoncé vouloir porter leur force unifiée à 15 000 soldats, contre 5 000 initialement prévus. Cependant, face à la menace immédiate sur leur propre territoire, ni Ouagadougou ni Niamey n’ont jugé opportun de disperser leurs troupes.
L’Algérie et le Maroc : deux acteurs aux stratégies divergentes
La situation actuelle offre à l’Algérie une opportunité de renforcer son influence au Sahel. Son réengagement est visible à travers des initiatives comme la visite d’État du président Tiani au Niger en février 2026, le projet de gazoduc transsaharien, ou un partenariat de 50 milliards de francs CFA avec le Burkina Faso. Alger considère le Sahel comme une extension de sa sphère d’influence et pourrait jouer un rôle de médiateur entre le FLA et Bamako, grâce à ses liens historiques avec les rebelles touaregs.
Le Maroc, via son Initiative Atlantique, avance également ses pions en proposant un accès à l’océan Atlantique aux pays enclavés comme le Mali. Cependant, les tensions entre Bamako et Alger persistent, notamment en raison de l’alignement du Mali sur les positions marocaines concernant le Sahara occidental. La déstabilisation du régime malien pourrait ainsi permettre à Alger de reprendre l’initiative au Sahel.
Washington tente de renouer avec Bamako, mais la situation se dégrade
Les États-Unis, dans le cadre de leur nouvelle approche vis-à-vis des juntes de l’AES pour contrer l’influence russe, ont tenté de renouer avec Bamako. En février 2026, Nick Checker, responsable du Bureau des Affaires africaines au Département d’État, s’est rendu au Mali pour réaffirmer le respect de Washington pour la souveraineté malienne. Ces attaques surviennent à un moment critique, fragilisant encore davantage un interlocuteur avec lequel les États-Unis cherchent à rétablir le dialogue.
Un risque de contagion régionale en ordre dispersé
Les attaques du 25 avril marquent l’entrée dans une phase plus coordonnée et géographiquement diffuse, combinant les agendas distincts du JNIM et du FLA. Cependant, les risques de déstabilisation varient selon les acteurs et les régions :
- Le FLA : Son agenda nationaliste et territorial limite ses ambitions à l’Azawad. Il ne constitue pas une menace directe pour le Burkina Faso, le Niger ou les États côtiers.
- Le JNIM : Son expansion régionale est déjà une réalité, avec des opérations au Burkina Faso et au Niger, et une pression accrue vers le golfe de Guinée. Un affaiblissement durable de Bamako ou un effondrement de la junte lui offrirait un sanctuaire élargi pour intensifier ses actions.
- Le Sénégal et la Mauritanie : Ces pays, épargnés jusqu’ici, pourraient être touchés indirectement via les axes logistiques reliant le Mali à l’Atlantique. Le JNIM a déjà ciblé des sites industriels dans la région de Kayes, perturbant les échanges économiques.
- Le Bénin et le Togo : Leur vulnérabilité dépend de la stabilité du Burkina Faso. Une dégradation supplémentaire dans ce pays, aggravée par un effondrement à Bamako, constituerait le scénario le plus menaçant.
Enfin, un coup d’État interne au Mali ne peut être exclu. La junte, en durcissant sa répression, risque d’accélérer son propre affaiblissement. Selon l’expert Wassim Nasr, cette radicalisation pourrait convaincre une partie de l’opposition que seul un renversement violent permettrait de se débarrasser du régime. Une telle évolution offrirait au JNIM une fenêtre d’opportunité pour consolider ses gains territoriaux.
Un système sécuritaire régional à bout de souffle ?
Ces attaques révèlent les failles d’un système sécuritaire régional reposant sur des partenariats extérieurs aux résultats contestés. La junte malienne, dont la légitimité s’érode face à l’incapacité à protéger les populations, voit son modèle sécuritaire s’effriter sous les coups du JNIM et du FLA. Alors que les acteurs régionaux et internationaux peinent à trouver une réponse cohérente, la situation au Mali pourrait bien servir de catalyseur à une recomposition plus large des équilibres géopolitiques en Afrique de l’Ouest.
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