16 juin 2026

Le Reveil Noir

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Maroc : le tourisme au Sahara occidental, un outil de contrôle territorial controversé

Maroc : le tourisme au Sahara occidental, un outil de contrôle territorial controversé

deux vacanciers européens profitent du soleil sur des transats au bord de l'océan à dakhla, tandis qu'un troisième s'adonne au kitesurf

En mars dernier, une proposition alléchante est arrivée dans ma boîte mail : une compagnie aérienne irlandaise me proposait une escapade à prix réduit vers le Maroc. L’argument commercial ? Une «aventure marocaine» à portée de main. Entre les dunes du Sahara et les eaux de l’Atlantique, la ville de Dakhla, située à la frontière entre ces deux mondes, promettait des paysages à couper le souffle.

Un détour par Madrid s’imposait, mais depuis la capitale espagnole, les billets aller-retour pour Dakhla affichaient à peine 35 euros. Les options d’hébergement ne manquaient pas, des auberges modestes aux complexes haut de gamme vantant cette région comme un joyau encore peu connu. Pourtant, derrière cette façade séduisante se cache une réalité plus complexe : un conflit territorial qui persiste depuis des décennies.

Dakhla, joyau touristique ou territoire contesté ?

Contrairement aux apparences, Dakhla se trouve au cœur d’un conflit qui divise la communauté internationale. Classé par les Nations Unies comme un «territoire non autonome», le Sahara occidental n’a jamais connu de processus d’autodétermination. Environ 80 % de ce territoire est sous administration marocaine, que Rabat considère comme ses «provinces du sud».

Les Nations Unies œuvrent depuis plus de 50 ans pour trouver une solution, y compris par la tenue d’un référendum. Pourtant, les habitants sahraouis n’ont jamais pu exprimer leur volonté quant à l’avenir de leur terre. Cette situation pose une question essentielle : comment concilier développement touristique et respect du droit international ?

Le Maroc mise sur le tourisme pour renforcer son emprise

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le nombre de visiteurs dans la partie du Sahara occidental contrôlée par le Maroc a bondi de plus de 50 % en sept ans. En 2019, 490 297 touristes s’y sont rendus, contre 743 133 en 2025. Cette hausse spectaculaire s’explique par l’explosion des liaisons aériennes. En plus de la compagnie nationale Royal Air Maroc, des acteurs majeurs comme Ryanair, Transavia France et Binter Canarias ont lancé des vols directs depuis Madrid, Paris et les îles Canaries.

Tom Ruck, un touriste britannique de 29 ans, a récemment participé à cette aventure. Son retour de Dakhla a révélé une réalité contrastée : «Beaucoup de centres de villégiature sont encore en construction, et la ville était étrangement déserte. J’y ai croisé quelques familles en vacances, mais l’impression d’un lieu en devenir persistait.» Il a rapporté avoir reçu un tampon marocain sur son passeport et observé des drapeaux marocains flottant au-dessus des bâtiments.

capture d'écran d'une campagne publicitaire de ryanair mettant en avant des vols vers le Sahara occidental

Des compagnies aériennes sous le feu des critiques

Cette expansion touristique soulève des interrogations. Des associations de défense des droits humains et des experts en droit international alertent : présenter le Sahara occidental comme une partie intégrante du Maroc dans les publicités et les plateformes de réservation pourrait enfreindre le droit international et légitimer l’occupation marocaine.

Erik Hagen, membre de l’organisation Western Sahara Resource Watch, dénonce une manœuvre trompeuse : «Lorsque des entreprises commercialisent le Sahara occidental comme une destination marocaine, elles risquent de biaiser la perception du droit international et de l’opinion publique. Cela pose de graves questions sur la responsabilité des entreprises et leur devoir de diligence dans des territoires occupés illégalement.»

Sur trois grandes plateformes de réservation — Expedia, Booking.com et Trivago —, les hôtels situés au Sahara occidental sont systématiquement classés comme étant au Maroc. Booking.com précise : «Si une région est sujette à un conflit ou à une contestation, nous ajoutons des informations pour aider les voyageurs à prendre une décision éclairée. Nous leur conseillons de consulter les recommandations officielles de leur gouvernement avant de réserver.» Expedia n’a pas répondu à nos sollicitations, tandis que Trivago n’a pas encore communiqué.

Le Dr Andrea Maria Pelliconi, spécialiste en droit international à l’université de Southampton, met en garde : «Les compagnies aériennes et les plateformes de réservation doivent impérativement distinguer le Sahara occidental du Maroc. Faute de quoi, elles s’exposent à des poursuites pour violation du droit international, du droit à l’autodétermination des Sahraouis, et à des questions liées à la protection des consommateurs et aux règles de concurrence équitables de l’Union européenne.»

Certaines entreprises ont déjà commencé à rectifier le tir. En 2024, Airbnb a supprimé toute référence au Sahara occidental comme faisant partie du Maroc dans ses annonces.

une manifestante âgée brandit un drapeau du Sahara occidental lors d'une protestation

Un conflit né de la colonisation et toujours en suspens

Le Sahara occidental a été une colonie espagnole de 1884 à 1976. À l’époque, le Maroc a revendiqué ce territoire dès le départ des Espagnols. Un conflit armé a éclaté entre les forces marocaines et le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui.

Un cessez-le-feu a été négocié en 1991 sous l’égide de l’ONU, prévoyant un référendum d’autodétermination. Pourtant, ce vote n’a jamais eu lieu. Aujourd’hui, le Front Polisario contrôle une étroite bande à l’est du territoire, tandis que le Maroc administre le reste.

Sidi Breika, représentant du Front Polisario au Royaume-Uni et en Irlande, voit dans le tourisme une stratégie pour imposer un «fait accompli» : «La plupart des touristes qui visitent Dakhla ne sont pas pleinement informés de la situation. Tous les projets menés sur ce territoire occupé violent le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance, reconnu par l’ONU. Nous surveillons de près les entreprises comme Ryanair et envisageons des actions en justice.»

En octobre 2024, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution privilégiant le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental. Cette décision, soutenue par les États-Unis, a également prolongé de 12 mois le mandat de la mission de paix de l’ONU sur place. Ce revirement s’inscrit dans le cadre de l’accord de normalisation entre le Maroc et Israël, signé en 2020 sous l’administration Trump.

Malgré ces avancées diplomatiques, la position internationale reste prudente. La communauté internationale insiste sur la nécessité d’une solution politique négociée sous supervision onusienne. Le Front Polisario, quant à lui, rejette catégoriquement la proposition d’autonomie marocaine.

Breika conclut avec fermeté : «Le Maroc doit comprendre qu’investir dans le tourisme ou d’autres projets économiques ne remplacera jamais la volonté du peuple sahraoui. Le droit à l’autodétermination est inaliénable et ne se négocie pas.»