Le général Abdourahamane Tiani, figure centrale de la transition politique au Niger, se trouve aujourd’hui dans une position des plus délicates. Pris en étau entre la progression des groupes terroristes et les tensions croissantes au sein de ses propres rangs, il tente une manœuvre audacieuse pour éviter l’effondrement sécuritaire de la capitale. Entre négociations secrètes et réorganisation forcée de l’armée, le chef de l’État doit naviguer dans un paysage politique et militaire de plus en plus instable.
Le dialogue de Say : une stratégie risquée mais nécessaire
Un événement clé a marqué un tournant dans la gestion de la crise : une rencontre confidentielle organisée fin mars à Say. Le général Tiani a envoyé une délégation de quatre représentants pour engager des discussions avec le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM). Cette initiative, loin d’être anodine, rompt avec la rhétorique initiale de fermeté affichée par la junte.
Deux objectifs principaux guident cette approche :
- Prioriser la menace terroriste : Face à la montée en puissance de l’État Islamique au Grand Sahara (EIGS), dont les attaques récentes (comme celle sur l’aéroport Diori-Hamani en janvier) ont démontré la dangerosité, Niamey cherche à marginaliser le GSIM. L’idée ? Transformer un conflit à trois fronts en un affrontement bilatéral plus gérable.
- Éviter le scénario malien : Le Niger observe avec préoccupation la situation au Mali, où le GSIM s’efforce d’asphyxier Bamako. En répondant aux revendications de la katiba Hanifa — telles que la libération de prisonniers ou le versement d’une « dîme » annuelle — la junte espère sécuriser des routes logistiques vitales pour éviter un isolement similaire.
Des rangs militaires fragilisés par des dysfonctionnements internes
Cependant, une stratégie de contre-terrorisme ne peut porter ses fruits sans une armée unie et opérationnelle. Récemment, le limogeage du commandant du Bataillon de sécurité et de renseignement (BSR) à Tahoua a révélé une faille majeure : celui-ci n’a perçu que 800 F CFA au lieu des 1 200 F CFA prévus, illustrant les difficultés financières et logistiques qui minent les troupes nigériennes.
Cette unité, autrefois considérée comme un partenaire clé des forces spéciales américaines (avant leur départ contraint en 2024), incarne aujourd’hui les dysfonctionnements d’une armée aux ressources limitées. Le colonel Mamane Sani Kiaou, chef d’état-major de l’armée de terre, a dû intervenir pour apaiser les tensions, rappelant que les menaces ne viennent pas uniquement de l’extérieur.
Un pivot géopolitique en quête de résultats tangibles
Ces négociations s’inscrivent dans un contexte de reconfiguration des alliances. Depuis le retrait des contingents français et américains, le Niger a renforcé ses liens avec l’Alliance des États du Sahel (AES), tout en se rapprochant de nouveaux partenaires comme la Russie et la Turquie. Malgré l’arrivée de conseillers militaires et l’acquisition de drones de surveillance, les défis persistent.
L’absence d’accès aux renseignements aériens de haute précision, autrefois fournis par la base 101 de Niamey et Agadez, force désormais la junte à repenser sa stratégie. La diplomatie de terrain, autrefois marginale, devient une nécessité pour compenser le vide laissé par les anciens alliés.
Le paradoxe d’une stratégie héritée
Ironie de l’histoire : la junte actuelle se retrouve à adopter des méthodes similaires à celles de l’ancien président Mohamed Bazoum, renversé en juillet 2023 sous prétexte d’un échec sécuritaire. Bazoum avait lui aussi recours à des négociations discrètes, notamment pour libérer des otages comme la religieuse Suellen Tennyson.
Cependant, le général Tiani doit agir dans l’ombre, de crainte que ces échanges ne soient perçus comme une faiblesse par ses soutiens les plus radicaux — ou par les partenaires de l’AES. Négocier avec le GSIM pour mieux affaiblir l’EIGS relève d’un calcul stratégique, mais expose le régime à une légitimation accrue des groupes armés.
Pour le général Tiani, le défi n’est plus seulement de conserver le pouvoir, mais de maintenir la cohésion d’une armée au bord de la rupture, tandis que les groupes terroristes étendent leur emprise territoriale. Dans un contexte où chaque franc compte pour les soldats et où chaque kilomètre conquis compte pour les djihadistes, la marge de manœuvre du régime reste extrêmement étroite.
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