L’histoire récente de la politique sénégalaise s’écrit maintenant sous le signe de la rupture. À Dakar, le président Bassirou Diomaye Faye a tranché : le Premier ministre Ousmane Sonko n’exerce plus ses fonctions. Cette décision met un terme à une collaboration qui, bien que présentée comme une innovation démocratique, s’est révélée intenable. L’ancien chef du gouvernement, fondateur du parti Pastef, ne reste pas inactif : il s’appuie désormais sur la force de son groupe parlementaire pour maintenir son influence.
Un tandem présidentiel en péril
L’alliance entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko avait marqué les esprits lors de l’élection présidentielle de 2024. Le premier, élu président, incarnait la légitimité institutionnelle, tandis que le second apportait son ancrage militant et son parti majoritaire à l’Assemblée. Pourtant, cette complémentarité affichée reposait sur un équilibre précaire. À mesure que le chef de l’État consolidait son autorité, l’espace politique de son Premier ministre se réduisait progressivement.
Les désaccords se sont multipliés sur des sujets clés : la gestion des dossiers judiciaires hérités de l’ère Macky Sall, la mise en œuvre des réformes économiques et la cadence des promesses électorales. Dans un système où le président concentre l’essentiel du pouvoir, les tensions étaient inévitables. La Constitution sénégalaise, en effet, ne laisse aucune marge à une cohabitation prolongée où deux figures revendiquent chacune une partie de la légitimité populaire.
Sonko mise sur l’Assemblée nationale pour conserver son influence
Exclu du gouvernement, Ousmane Sonko ne disparaît pas de la scène politique. Fort de sa majorité parlementaire acquise lors des législatives anticipées, il transforme l’Assemblée en un bastion stratégique. Ce repositionnement s’inscrit dans une logique connue en Afrique, où des leaders écartés de l’exécutif utilisent le Parlement comme une tribune pour peser sur les décisions nationales.
Pour Bassirou Diomaye Faye, cette situation représente un défi de taille. Le nouveau gouvernement qu’il nommera devra composer avec une majorité encore fidèle à son prédécesseur. Les prochains votes législatifs – budgets, réformes ou nominations – pourraient ainsi devenir des terrains de friction au sein même de la majorité présidentielle. La gouvernance sénégalaise entre dans une phase où chaque décision sera soumise à un rapport de force interne inédit.
Un tournant pour le projet souverainiste du pastef et pour le Sénégal
Cette rupture dépasse le cadre personnel. Elle questionne la viabilité du projet porté par le Pastef, notamment sur des enjeux majeurs : renégociation des contrats énergétiques, remise en cause du franc CFA, audit des finances publiques ou encore politique migratoire. Les partenaires internationaux du pays, du FMI aux investisseurs des projets pétroliers comme Sangomar ou Grand Tortue Ahmeyim, suivent avec attention l’évolution politique du Sénégal, longtemps perçu comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest.
Sur le plan régional, cette crise survient à un moment charnière. La CEDEAO tente de reconstruire sa cohésion après le départ des États sahéliens de l’Alliance des États du Sahel. Le Sénégal, qui avait joué un rôle de médiateur sous l’impulsion de Bassirou Diomaye Faye, risque de voir son influence diplomatique affaiblie par cette instabilité intérieure. La capacité du président à former une nouvelle équipe gouvernementale stable ou, à l’inverse, une mobilisation de la base militante du Pastef en soutien à Sonko pourrait redéfinir l’avenir politique du pays.
Le Sénégal s’engage dans une période d’incertitude dont les conséquences façonneront le visage de la deuxième alternance démocratique du pays. L’issue de cette crise déterminera non seulement l’avenir du pouvoir en place, mais aussi la crédibilité du projet politique porté par le Pastef.
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