Les drones, nouveaux acteurs des stratégies sécuritaires africaines
Sur le continent africain, les drones s’imposent comme des alliés incontournables des armées et des forces de sécurité. Leur intégration croissante dans les dispositifs militaires reflète une transformation majeure des conflits, où ces appareils deviennent des outils de surveillance, de renseignement et d’intervention. Cette évolution, analysée par la chercheuse Djenabou Cissé dans un rapport détaillé, révèle une quête de souveraineté technologique, mais aussi des défis inédits en matière de sécurité et de gouvernance.
Une adoption massive des drones militaires en Afrique
L’utilisation des drones militaires a connu une croissance exponentielle ces dernières années. Selon les données compilées, seulement un accord d’acquisition avait été recensé en Afrique en 2001, contre vingt-et-un en 2021. Entre 1980 et 2024, plus de 1 500 drones ont été acquis par 31 pays du continent, avec une accélération marquée entre 2020 et 2023. L’Afrique du Nord domine largement ce marché, tandis que des pays comme le Nigeria figurent parmi les principaux acheteurs.
Cette expansion s’explique par la dégradation de l’environnement sécuritaire, marquée par la montée en puissance des groupes armés et des conflits internes. Les drones offrent aux États des atouts majeurs : capacité de surveillance accrue, frappe à distance et réduction des risques pour les soldats. Les conflits au Soudan, au Mali, au Burkina Faso, au Niger, en Somalie et en Éthiopie illustrent cette tendance, où ces appareils sont devenus des instruments clés des opérations militaires et des outils de communication.
Des technologies désormais accessibles aux groupes armés
L’un des tournants majeurs réside dans la démocratisation de ces technologies. Des drones civils, disponibles sur le marché, sont désormais détournés à des fins militaires par des organisations comme Boko Haram, Al-Shabaab ou le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). Cette appropriation modifie profondément les rapports de force, car les drones ne servent plus uniquement à observer, mais aussi à mener des attaques ciblées, à coordonner des opérations au sol et à diffuser des images pour renforcer l’impact psychologique des actions.
Des dépendances technologiques persistantes
Malgré leur adoption massive, les États africains restent fortement dépendants des fournisseurs étrangers. La Chine, Israël, les États-Unis et plus récemment la Turquie dominent le marché, assurant non seulement la vente des appareils, mais aussi la formation, la maintenance et l’approvisionnement en pièces détachées. Cette dépendance crée une vulnérabilité stratégique, notamment en matière de souveraineté numérique et de protection des données collectées.
Face à ce constat, plusieurs pays investissent dans la production locale. L’Afrique du Sud est le principal pôle industriel du continent dans ce domaine. Le Maroc développe également une stratégie combinant production nationale et partenariats internationaux, tandis que le Nigeria, l’Égypte, l’Éthiopie, la Tunisie et l’Algérie multiplient les initiatives pour renforcer leurs capacités industrielles. Le Sénégal, grâce à l’entreprise Ndobine, se distingue par le développement de drones adaptés à la surveillance maritime, à la cartographie et à l’agriculture de précision. Cependant, la production locale ne représente encore que 12 % du marché africain.
Des gains tactiques limités face aux crises profondes
Si les drones renforcent les capacités militaires des États et modifient les tactiques de combat, ils ne résolvent pas les causes des conflits. Leur prolifération peut même aggraver les violences. En 2024, 484 frappes de drones ont causé la mort de 1 176 civils dans treize pays africains. Au Soudan, près de 700 civils auraient péri lors des trois premiers mois de 2026 suite à des frappes de drones.
Pour Djenabou Cissé, l’enjeu n’est plus seulement l’accès aux drones, mais leur maîtrise. Elle appelle les États africains à adopter des politiques publiques adaptées : élaboration de doctrines d’emploi conformes au droit international humanitaire, renforcement de la formation des opérateurs, transparence dans les acquisitions, développement d’une industrie locale et harmonisation des règles au niveau continental sous l’égide de l’Union africaine.
L’auteure met en garde : sans une gestion rigoureuse, la « dronisation » pourrait davantage alimenter les dynamiques de violence que de consolider durablement la sécurité du continent.
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