4 juin 2026

Le Reveil Noir

Actualités et analyses panafricaines pour une Afrique consciente, souveraine et debout.

Cameroun : le recensement prolongé face aux critiques de la société civile

La quatrième opération de recensement au Cameroun se trouve actuellement dans une phase mouvementée. Prévue initialement pour se terminer le 29 mai, cette vaste enquête démographique et immobilière a vu sa durée étendue de deux mois par une décision officielle du Premier ministre, Joseph Dion Ngute. Loin d’apaiser les tensions, cette prolongation alimente les critiques au sein d’une partie de la société civile, qui pointe du doigt une organisation déficiente pour un exercice statistique pourtant essentiel à l’élaboration des politiques publiques.

Philippe Nanga, coordinateur de l’organisation non gouvernementale Un Monde Avenir, n’a pas hésité à exprimer son désaccord. Il décrit une « cacophonie générale » entourant ce processus qu’il estime primordial pour la planification nationale. Le responsable associatif souligne notamment un incident révélateur des lacunes logistiques : à Douala, le cœur économique du pays, des agents recenseurs ont cessé leur travail après seulement dix jours sur le terrain, faute d’avoir perçu la moindre rémunération.

Une opération statistique stratégique sous haute tension

Le recensement représente, pour tout État, la fondation de l’action gouvernementale. Il détermine le découpage des circonscriptions électorales, l’allocation des ressources budgétaires aux différentes collectivités, la planification des infrastructures éducatives et sanitaires, ainsi que la fiabilité des prévisions macroéconomiques. Le Cameroun, dont le dernier dénombrement officiel remonte à 2005, souffre depuis plusieurs années d’un manque criant de données démographiques actualisées. L’enjeu de cette quatrième édition allait donc bien au-delà d’une simple mise à jour chiffrée.

La prolongation de deux mois reflète, en filigrane, l’ampleur des défis rencontrés sur le terrain. Couverture insuffisante des zones rurales, retards dans l’acheminement du matériel nécessaire, formation jugée lacunaire pour certains enquêteurs : les obstacles se sont accumulés depuis le lancement de l’opération. Le mouvement social déclenché par les agents de Douala illustre quant à lui une fragilité plus profonde, celle de la chaîne de paiement et de la gestion des ressources humaines mobilisées pour un chantier d’une telle envergure.

La société civile en observatrice vigilante d’un processus capital

Philippe Nanga incarne, à travers Un Monde Avenir, cette composante des organisations citoyennes camerounaises qui examinent minutieusement les processus institutionnels majeurs. Sa prise de parole publique vise moins à discréditer l’opération qu’à exiger des comptes sur sa mise en œuvre. Au-delà de la dénonciation, une question fondamentale se pose : les résultats obtenus dans ces conditions seront-ils statistiquement fiables et politiquement irréfutables ? Cette interrogation n’est pas anodine dans un pays où les contestations autour des chiffres officiels, qu’il s’agisse de démographie ou de résultats électoraux, sont fréquentes.

La prolongation décidée par la primature offre théoriquement une opportunité de rattrapage. Encore faut-il que les ressources financières nécessaires soient effectivement allouées. Les ONG qui suivent le processus alertent sur le risque qu’une opération menée à la hâte ne fournisse, au final, qu’une image incomplète de la population camerounaise. Or, les partenaires internationaux tels que la Banque mondiale ou le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), qui soutiennent traditionnellement ce type d’exercice sur le continent, examinent eux aussi la rigueur méthodologique des dénombrements nationaux.

Un signal envoyé aux pouvoirs publics

Au-delà du cas spécifique du Cameroun, ce débat met en lumière un défi partagé par plusieurs États d’Afrique francophone : celui d’organiser des recensements exhaustifs dans des contextes marqués par des contraintes budgétaires strictes, des territoires difficiles d’accès et, dans certaines régions, des défis sécuritaires. Le précédent recensement camerounais de 2005 avait déjà connu des reports successifs avant la publication de ses résultats définitifs en 2010. Deux décennies plus tard, le pays peine encore à inscrire ses opérations statistiques dans des calendriers réalistes.

Il n’en reste pas moins que la déclaration de Philippe Nanga pourrait avoir un poids significatif dans le débat public à mesure que le délai supplémentaire s’écoule. Les autorités sont attendues sur la transparence du dispositif, la régularisation des arriérés de paiement dus aux agents de terrain et la communication des indicateurs intermédiaires. À défaut, le quatrième recensement risque d’être davantage retenu dans l’histoire administrative camerounaise pour ses défaillances que pour ses contributions scientifiques.