2 août 2026

Le Reveil Noir

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Ceuta : la crise migratoire révèle les tensions en Afrique du Nord

Une modeste localité de 19 kilomètres carrés est devenue, de manière inattendue, le point névralgique d’une crise humanitaire et diplomatique dont les répercussions se sont fait sentir à travers tout le sud de l’Europe.

En quelques heures, jeudi, la ville de Ceuta a été le théâtre d’un afflux massif de milliers de migrants depuis le territoire marocain, marquant le plus grand mouvement migratoire que l’enclave ait connu depuis l’année 2021.

Les autorités de Ceuta ont rapporté l’arrivée d’environ 60 000 migrants. Le bilan humain est tragique, avec 34 décès recensés vendredi après-midi, selon les informations du ministère espagnol de l’Intérieur.

Des séquences vidéo filmées sur la plage de Tarajal, à Ceuta, ont capturé le désordre de ces traversées, montrant des foules importantes se précipitant entre la digue et les voies routières longeant la zone frontalière.

Si la majorité des nouveaux arrivants étaient jeunes, les images ont également révélé la présence de femmes avec enfants et de familles entières, tous engagés dans un périlleux voyage marqué par les risques de noyade et d’épuisement.

Comment les réactions officielles et l’opinion publique au Maroc, et plus largement en Afrique du Nord, ont-elles abordé ces événements sans précédent ? Voici un aperçu des différentes perspectives.

Les revendications de souveraineté du Maroc réactivées

Les incidents survenus à Ceuta jeudi ont ravivé une question particulièrement délicate dans les relations hispano-marocaines : la souveraineté sur les villes de Ceuta et Melilla. Rabat considère ces territoires comme faisant historiquement partie de son intégrité territoriale depuis son accession à l’indépendance en 1956, après les protectorats français et espagnol.

Cette crise est survenue alors que le Maroc célébrait la Fête du Trône, un événement commémorant l’intronisation du roi et le renouvellement des liens d’allégeance et d’unité nationale.

Le site d’information marocain Hespress, largement suivi, a souligné que « les vagues d’incursions vers Ceuta, puis les tentatives de passage étendues à Melilla, ont relancé le débat sur la situation socio-économique dans les régions frontalières des deux enclaves ».

Le média a ajouté : « Ce qui s’est produit met une fois de plus en lumière le lien intrinsèque entre ces villes et leur environnement marocain, ainsi que la complexité de leur histoire et de leur statut de souveraineté ».

Hespress a également affirmé que la crise avait contraint les autorités locales de Ceuta à solliciter l’aide du gouvernement central à Madrid. Ce dernier a rapidement pris contact avec les autorités marocaines pour discuter des moyens de maîtriser la situation, aboutissant à un accord pour le renvoi des personnes ayant réussi à entrer dans la ville vers leur point de départ.

Le site a cité Yahya Yahya, président du comité national pour la réintégration de Ceuta, Melilla et des îles adjacentes, qui a estimé que la gestion des événements par les autorités de Ceuta avait exposé « la fragilité de la présence espagnole dans la région ». Il a qualifié la demande de déploiement de l’armée par le chef du gouvernement de Ceuta d’« échec politique ».

La position tranchée de l’Algérie

Parallèlement, la volonté d’Alger de marquer des points politiques face à Rabat, ainsi que l’animosité historique entre les deux nations voisines, ont fortement influencé la réaction publique de l’Algérie concernant les événements de Ceuta.

Un site d’information algérien a qualifié les faits de « fuite massive de Marocains », affirmant que Rabat, décrit comme « l’enfant gâté de l’Europe », avait de nouveau utilisé la « bombe migratoire » contre Madrid.

Le média a soutenu que les dirigeants européens préféraient diriger leurs critiques vers l’Espagne plutôt que de s’attaquer à ce qu’il considérait comme la principale cause de cette vague migratoire. Il a notamment pointé du doigt la position de la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, qui avait demandé la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen suite à ces événements.

Ce média privé est allé plus loin, accusant le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, de chercher à s’attirer les faveurs du Maroc en raison de sa relation supposée étroite avec le palais royal.

Il a en outre allégué que les forces de sécurité marocaines avaient permis à des foules de migrants d’entrer à Ceuta sans intervention, suggérant que Rabat était soit incapable de contrôler ses frontières, soit qu’il instrumentalisait la migration contre son voisin espagnol.

Le site a également relayé la réaction de la droite et de l’extrême droite en France face aux événements de Ceuta, estimant qu’elles « ont accablé l’Espagne de reproches sans prononcer un seul mot sur le Maroc ».

La télévision publique algérienne a adopté une ligne tout aussi critique envers Rabat, jugeant que ces événements équivalaient à une « fuite massive » qui reflétait les conditions économiques et sociales difficiles au Maroc.

Il est à noter que le taux de chômage des jeunes en Algérie avoisine lui-même les 31 %. Le gouvernement algérien fait face à des critiques pour sa répression du mouvement de protestation du Hirak, qui a rassemblé des millions de personnes entre 2019 et 2021, et pour l’utilisation de poursuites pénales contre journalistes, militants et opposants.

Sans surprise, la politique a imprégné les publications des internautes algériens sur les réseaux sociaux.

Les plateformes ont été inondées de commentaires sarcastiques, certains surnommant le Maroc « la Suisse » et insistant sur le caractère espagnol de Ceuta.

Un internaute marocain a rétorqué qu’il y avait aussi des Algériens parmi les migrants cherchant refuge en Espagne, eux aussi désireux d’échapper à la dure réalité de leur propre pays.

Une autre publication a diffusé une vidéo montrant des individus de diverses nationalités cherchant une vie meilleure loin de leur patrie, soulignant que les motivations de la migration transcendaient l’appartenance nationale.

Une vidéo partagée par un compte marocain a, quant à elle, mis en évidence la migration irrégulière en Algérie et le silence médiatique qui l’entoure.

Tunisie : « Il ne reste que le roi »

En Tunisie, des utilisateurs des réseaux sociaux ont partagé des vidéos de cette traversée massive vers Ceuta, souvent accompagnées de commentaires teintés d’humour.

Certains ont écrit : « Il ne reste que le roi », une référence ironique au grand nombre de personnes ayant quitté le Maroc en seulement quelques heures.

D’autres, cependant, ont estimé que ces images révélaient la profondeur de la crise sociale et économique qui affecte une grande partie de la jeunesse nord-africaine, soulignant que la montée du chômage pousse les individus à risquer leur vie pour atteindre l’Europe.

La Tunisie elle-même est aux prises avec de graves défis économiques structurels. Le chômage des jeunes y a atteint 38 % en 2025, le taux le plus élevé parmi les trois pays du Maghreb.

Le pays est également devenu une source majeure de migration irrégulière vers l’Europe, les citoyens tunisiens figurant désormais parmi les principaux groupes qui traversent la Méditerranée vers l’Italie. Cette situation confère une certaine ironie aux commentaires des Tunisiens sur les réseaux sociaux concernant les événements de Ceuta.

Le président Kaïs Saïed a concentré l’essentiel du pouvoir exécutif en juillet 2021, dissous le Parlement et promulgué en 2022 une nouvelle Constitution que des organisations de défense des droits humains décrivent comme démantelant les acquis de la révolution de 2011.

Ceuta et Melilla : un aperçu historique et politique

L’Espagne maintient deux enclaves frontalières au nord du Maroc, Ceuta et Melilla.

Ceuta fut conquise par les Portugais en 1415 et demeura sous leur contrôle pendant près de deux siècles avant de passer sous domination espagnole en 1668, en vertu du traité de Lisbonne signé la même année.

Melilla est tombée sous l’autorité de la couronne espagnole à la fin du XVe siècle, lorsque les Espagnols s’en emparèrent en 1497, cinq ans après la chute de Grenade, le dernier bastion de la présence islamique dans la péninsule Ibérique.

En 1995, Madrid a accordé un statut d’autonomie aux deux villes, les alignant sur les autres régions espagnoles bénéficiant d’un système décentralisé similaire.

Le Maroc continue de considérer Ceuta et Melilla comme des territoires occupés, qu’il désigne comme les « deux enclaves », et réclame depuis longtemps que cette question soit résolue par le dialogue avec l’Espagne.

Madrid, de son côté, réaffirme sa souveraineté sur ces deux villes, devenues des points de passage cruciaux pour la contrebande et la migration irrégulière vers l’Europe via l’Espagne.

Cette réalité a conduit les autorités espagnoles, en 1995, à ériger une clôture de 8,4 kilomètres de long, séparant la ville du territoire marocain, et atteignant par endroits une hauteur de 10 mètres. Elle est équipée de barbelés, de capteurs électroniques et de haut-parleurs pour contrer toute tentative d’intrusion.

Une autre barrière frontalière a été construite entre Melilla et le Maroc au milieu des années 1990. Longue de 12 kilomètres et haute d’environ deux mètres, elle est dotée du même équipement électronique pour empêcher les migrants d’entrer illégalement dans la ville.

La crise de 2021, durant laquelle environ 8 000 personnes ont franchi la frontière en quelques jours, a été largement attribuée à une brouille diplomatique entre Madrid et Rabat. Cette tension était survenue après que l’Espagne a autorisé Brahim Ghali, le chef du Front Polisario du Sahara occidental, à recevoir des soins médicaux sur son sol. À l’époque, le Maroc avait nié toute implication dans cette crise.