6 mai 2026

Crise au Sahel : le Mali face à l’effondrement des alliances régionales

Un vide stratégique persistant au Sahel malgré les alliances

Le Mali fait face à une situation critique, et ses partenaires semblent détourner le regard. Ni l’Alliance des États du Sahel (AES), censée unir le Mali, le Burkina Faso et le Niger contre les menaces terroristes, ni la CEDEAO, dont Bamako s’est retiré, ne parviennent à endiguer la crise. Entre déclarations de principe et calculs politiques, l’Afrique de l’Ouest donne l’impression d’un vide stratégique préoccupant.

Pour analyser cette séquence qui redessine les équilibres sécuritaires, Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute et enseignant à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, décrypte les enjeux d’une région en pleine mutation.

Attaques au Mali : une crise plus profonde que les communiqués

Les attaques du 25 avril ont marqué un tournant. À Kati, la capitale, le ministre de la Défense Sadio Camara a trouvé la mort, remplacé depuis par le général Assimi Goïta. Pourtant, malgré la gravité de l’événement, parler de renversement imminent du régime ou de chute de Bamako relève de la spéculation. Les Maliens, habitués aux crises, font preuve de résilience, mais les tensions persistent entre les autorités militaires, le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le JNIM.

L’AES, une alliance encore fragile et inopérante

Les pays membres de l’AES — Mali, Burkina Faso et Niger — peinent à concrétiser leur coopération. Pour le capitaine Ibrahim Traoré, président du Burkina Faso, les attaques au Mali relèvent d’un « complot monstrueux ». Pourtant, Ouagadougou reste avant tout concentré sur sa propre instabilité, avec des attaques récurrentes causant de lourdes pertes parmi ses forces. La Charte du Liptako-Gourma, censée encadrer l’assistance mutuelle entre ces États, peine à se traduire en actions concrètes. Le Niger, quant à lui, a même instauré une journée nationale de « jeûne » et de prières pour lutter contre le terrorisme.

« La crise malienne révèle l’impuissance des alliances régionales. »

La CEDEAO, entre retrait et tentative de reconquête

La CEDEAO a appelé à une « mobilisation régionale », mais son influence est limitée depuis le retrait du Mali en janvier 2025. Pourtant, une réunion récente à Lomé, au Togo, a réuni pour la première fois des représentants de l’AES, de la CEDEAO, de l’Union africaine, de la France, de l’Union européenne et de la Russie. Un signe de volonté de dialogue, même si les tensions persistent.

Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères, a confirmé que les portes restaient ouvertes pour des échanges constructifs, dans le respect de la souveraineté des États du Sahel. Une stratégie pour permettre à la CEDEAO de revenir progressivement sur la scène sahélienne, après son échec militaire au Niger.

L’Union africaine et les mécanismes continentaux : des pistes sous-exploitées

L’Union africaine mise sur les « mécanismes continentaux » pour éviter une déstabilisation accrue du Sahel central. Pourtant, la création de l’AES et la dissolution du G5 Sahel en 2023 ont affaibli l’architecture régionale de sécurité. Malgré cela, des projets comme le déploiement d’une brigade antiterroriste de 1 650 hommes d’ici fin 2026 pourraient redonner un souffle à la coopération.

Les experts s’accordent sur un point : isoler le Sahel central de l’Afrique de l’Ouest ne résoudra pas la crise. Une approche globale, combinant échange de renseignements et mutualisation des moyens, est indispensable pour faire face aux défis sécuritaires.

« Le Sahel ne peut pas être extrait de l’Afrique de l’Ouest. »

La Russie, un échec stratégique aux conséquences symboliques

Les attaques au Mali ont aussi révélé l’échec de la Russie dans la région. La mort de Sadio Camara, présenté comme le plus proche allié de Moscou au sein du gouvernement malien, et le retrait des paramilitaires du Africa Corps de Kidal en sont les preuves les plus tangibles. Cet échec dépasse le cadre militaire : il s’agit aussi d’une défaite symbolique pour le Kremlin, qui perd son image de protecteur des régimes sahéliens.

Face à cette situation, les États-Unis pourraient renforcer leur présence au Sahel. Après un désengagement relatif sous l’administration Trump, Washington multiplie les visites diplomatiques, même au Niger, où les forces américaines avaient été expulsées. Les enjeux géostratégiques, notamment l’accès aux ressources, incitent les États-Unis à jouer un rôle plus actif dans la région.

Risque d’effet domino : le Sahel sous haute surveillance

Les pays côtiers de l’Afrique de l’Ouest, comme le Bénin, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou la Mauritanie, suivent de près la situation au Burkina Faso. Une aggravation de la crise malienne pourrait avoir des répercussions majeures, notamment au Sénégal ou en Mauritanie. La crainte d’un effet domino sahélien est réelle, tout comme l’interrogation sur la viabilité future de l’AES.

Le Togo tente de jouer un rôle de « pont » avec le Sahel, selon les mots du ministre des Affaires étrangères Robert Dussey. Une initiative à suivre, tant les populations attendent des réponses concrètes, loin des discours.

Burkina Faso : un risque limité mais une vigilance accrue

Contrairement au Mali, le Burkina Faso ne fait pas face à une menace aussi immédiate. Le Front de libération de l’Azawad n’y opère pas, et la stabilité du pays dépend davantage de sa propre résilience face aux groupes djihadistes du JNIM. Pour l’instant, aucun mouvement protestataire n’est assez influent pour épauler les djihadistes et déstabiliser le pays.

Paradoxalement, les attaques au Mali pourraient renforcer la cohésion nationale autour de l’armée burkinabè. L’unité face à une menace extérieure reste un levier politique puissant, comme en témoigne le regain de patriotisme observé à Bamako.