6 mai 2026

Crise au Sahel : quand le Mali et ses alliés jouent avec leur sécurité régionale

Dans l’arène géopolitique, chaque décision doit être pesée avec précision, car une erreur de calcul peut s’avérer fatale. Le choix de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger — tous dirigés par des juntes militaires — de rompre ses liens avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) semble désormais moins comme une affirmation audacieuse de souveraineté, et davantage comme un pari risqué aux retombées incertaines.

Une région sous pression terroriste : l’urgence d’une réponse unifiée

À une époque où l’Afrique de l’Ouest subit des attaques répétées de groupes extrémistes tels que Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), l’unité aurait dû primer comme monnaie d’échange stratégique. Pourtant, c’est la fragmentation qui s’impose aujourd’hui. Or, en matière de sécurité, la dispersion n’est pas seulement inefficace : elle est dangereuse.

L’AES justifie son retrait en dénonçant une CEDEAO devenue un instrument de contrôle néo-colonial, notamment sous l’influence de la France. Si cette critique trouve un écho dans certaines régions — l’histoire ayant souvent bafoué la souveraineté des États africains — elle ne doit pas occulter les réalités présentes. Quitter une structure régionale de sécurité sans alternative solide et locale ne signifie pas gagner en indépendance, mais expose à une vulnérabilité accrue.

Le pivot vers la Russie : un pari risqué sur l’autonomie

L’orientation vers Moscou, présentée comme un recentrage stratégique, révèle une dépendance croissante sans garanties tangibles. La Russie, dont la posture est avant tout transactionnelle, ne s’engage que tant que ses intérêts nationaux coïncident avec ceux de ses partenaires. Une fois l’équation coûts-bénéfices déséquilibrée, son soutien s’évapore. Ce n’est pas une hypothèse, mais une tendance observable à l’échelle mondiale.

Les attaques simultanées au Mali : un révélateur des failles de l’AES

Les offensives coordonnées des insurgés dans plusieurs villes maliennes — Bamako, Sévaré, Mopti, Tessalit, Gao, Kati et Kidal — ont mis en lumière des lacunes critiques au sein des dispositifs de défense. Le bouclier promis par des alliances externes s’est révélé poreux. Pire encore, la réponse timide des autres membres de l’AES — le Burkina Faso et le Niger — soulève des questions majeures sur la crédibilité opérationnelle de cette coalition.

L’héritage d’ECOMOG : une coopération gagnante

Sous l’égide du Nigeria, l’ECOMOG (Groupe de surveillance de la CEDEAO) a mené des interventions décisives au Libéria et en Sierra Leone, stabilisant des gouvernements en déliquescence. Malgré des imperfections, cette action collective reposait sur une vision partagée : la destinée commune.

Un autre exemple frappant est celui de la Gambie, où le refus de Yahaya Jammeh de céder le pouvoir après sa défaite électorale a été brisé en quelques heures par des troupes nigérianes agissant sous mandat de la CEDEAO. Le dictateur a finalement quitté le pays pour l’Équatorial-Guinée, illustrant la force d’une réponse régionale unie.

La géographie ne négocie pas : une sécurité indivisible

Si le Mali s’embrase, le Niger en subit les conséquences. Si le Burkina Faso saigne, le Ghana ressent les secousses. La sécurité en Afrique de l’Ouest est indissociable : elle se construit à l’échelle transfrontalière.

L’exemple de l’Iran, souvent cité pour sa résilience, ne réside pas dans une simple opposition aux puissances étrangères, mais dans la construction d’une capacité locale. Les États de l’AES n’ont pas à choisir entre une domination française et une dépendance russe, même après leur départ de la CEDEAO. L’Iran prouve qu’une stratégie défensive endogène, basée sur des réseaux de renseignement locaux, des unités d’intervention rapide et des systèmes d’alerte précoce, est le seul garant véritable de souveraineté. En six semaines, malgré des confrontations aériennes intenses, Téhéran a tenu tête à des puissances militaires majeures comme les États-Unis et Israël.

Vers une autonomie stratégique : les pistes pour l’AES

Pour les États du Sahel, la voie à suivre exige une refonte à la fois stratégique et conceptuelle. Il est impératif de :

  • Investir massivement dans une architecture sécuritaire locale : réseaux de renseignement nationaux, systèmes de défense communautaires et capacités régionales de réponse rapide.
  • Réengager un dialogue avec la CEDEAO, non par soumission, mais par nécessité stratégique. La collaboration n’équivaut pas à une renonciation à la souveraineté ; elle en renforce la pérennité.

De son côté, la CEDEAO doit agir pour restaurer sa crédibilité en :

  • Répondant aux préoccupations d’influence extérieure.
  • Améliorant la gouvernance interne.
  • Réaffirmant son rôle d’institution véritablement africaine, au service des intérêts du continent.

L’équilibre entre souveraineté et solidarité

Il ne s’agit pas de revenir à l’ancien statu quo, mais de trouver un équilibre plus intelligent : un modèle où souveraineté et solidarité, indépendance et interdépendance, se complètent. Le Sahel n’a pas besoin d’isolement, mais d’alignement — non pas avec des puissances lointaines, mais avec ses voisins immédiats, partageant les mêmes défis et le même destin.

Le retour du fils prodigue : une nécessité stratégique

La parabole du fils prodigue illustre bien la situation actuelle : quitter son foyer par arrogance, puis revenir dans l’humilité. Il est temps pour l’AES de reconnaître son erreur. Persister dans une stratégie vouée à l’échec alors que ses villes brûlent n’apporte aucune gloire, seulement des pertes irréparables. La CEDEAO, de son côté, doit être prête à accueillir ces États sans esprit de punition. Une famille unie est plus forte.

La menace de l’anéantissement n’est pas une exagération : c’est un danger immédiat qui pèse sur toute la sous-région. Une Afrique de l’Ouest unie a surmonté des guerres civiles et des coups d’État. Divisée, elle tombera face à un ennemi commun qui ne craint ni le drapeau français ni celui de la Russie. L’AES doit faire marche arrière, placer sa confiance dans des solutions locales et reconstruire l’architecture collaborative que seuls les voisins peuvent offrir. Il n’y a pas d’autre issue.