9 août 2026

Le Reveil Noir

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Dépendance énergétique Maroc-Espagne : l’atout caché de Madrid dans le bras de fer géopolitique

illustration de la dépendance énergétique entre le Maroc et l'Espagne

Gaz, électricité et infrastructures stratégiques révèlent une réalité moins visible que les crises migratoires ou les tensions territoriales entre le Maroc et l’Espagne. Derrière les revendications de Rabat sur Ceuta et Melilla se cache une vulnérabilité qu’il peine à masquer : son approvisionnement énergétique dépend largement des réseaux espagnols.

Si les relations entre les deux royaumes s’articulent souvent autour des flux migratoires, des questions de sécurité ou des différends frontaliers, un autre enjeu, plus discret, façonne les rapports de force : l’énergie. Une dépendance qui expose les ambitions marocaines à une forme de contre-pouvoir espagnol.

Le gazoduc Maghreb-Europe : un pivot énergétique transformé

L’équilibre énergétique entre les deux pays a été profondément bouleversé par la rupture des relations entre le Maroc et l’Algérie en 2021. L’arrêt du transit du gaz algérien via le Maroc a forcé le royaume chérifien à revoir ses approvisionnements.

Le gazoduc Maghreb-Europe (GME), autrefois utilisé pour acheminer le gaz algérien vers l’Espagne, a été inversé. Désormais, c’est l’Espagne qui fournit du gaz au Maroc via cette infrastructure, après avoir importé du gaz naturel liquéfié (GNL) et utilisé son terminal de regazéification.

Selon les dernières estimations disponibles, le Maroc a importé 10,3 TWh de gaz en 2025, représentant environ un quart des exportations espagnoles cette année-là. Une transaction évaluée à près de 400 millions d’euros, soulignant l’importance stratégique de cette dépendance.

Les projets marocains pour briser la dépendance

Conscient de cette vulnérabilité, le Maroc multiplie les initiatives pour diversifier ses sources d’approvisionnement. Parmi elles, le terminal de GNL de Nador West Med, conçu pour importer directement du gaz par voie maritime avant de l’injecter dans le réseau du GME. Un projet ambitieux visant à réduire progressivement la dépendance envers les infrastructures espagnoles.

Le gazoduc Nigeria-Maroc, une autre pièce maîtresse de la stratégie énergétique marocaine, pourrait à long terme redessiner la carte énergétique de la région. Cette infrastructure, reliant les réserves gazières ouest-africaines au nord du continent, promet de diminuer la dépendance du Maroc envers l’Espagne, bien que sa réalisation demande des années et des investissements colossaux.

En attendant, Madrid conserve un avantage difficile à contourner : l’Espagne reste le principal point d’entrée du gaz marocain acheminé par gazoduc et le passage obligé pour relier le réseau électrique du Maroc au système continental européen.

L’électricité, un levier de tension sous-estimé

La dépendance ne se limite pas au gaz naturel. Deux câbles sous-marins relient actuellement le réseau électrique espagnol à celui du Maroc, avec une capacité totale de 1 400 MW. En 2025, l’Espagne a exporté 3 743 GWh d’électricité vers le Maroc, marquant une hausse de 47,5 % par rapport à l’année précédente.

Cette connexion permet au Maroc de compenser les fluctuations de sa demande intérieure et de soutenir son développement industriel, tout en développant ses capacités renouvelables. Les autorités des deux pays envisagent même la construction d’un troisième câble sous-marin pour renforcer encore les échanges.

Ceuta et Melilla : un contraste énergétique saisissant

Cette interdépendance révèle un paradoxe frappant : le Maroc est relié au réseau électrique européen via l’Espagne depuis près de trente ans, tandis que les villes espagnoles de Ceuta et Melilla ont longtemps fonctionné en marge du système péninsulaire.

Ceuta devrait enfin sortir de cet isolement énergétique en 2026 avec la mise en service d’un câble sous-marin reliant la ville à la péninsule, pour un investissement d’environ 300 millions d’euros. Melilla, en revanche, restera dépendante de ses propres ressources en raison de sa position géographique.

Un contraste qui illustre une réalité : le Maroc bénéficie d’un accès privilégié au réseau européen, tandis qu’une partie du territoire espagnol reste enclavée énergétiquement.

Une dépendance qui redéfinit les rapports de force

Longtemps perçues sous un angle purement économique, les infrastructures énergétiques entre le Maroc et l’Espagne prennent une nouvelle dimension face aux tensions géopolitiques en Méditerranée et en Afrique du Nord. Une interdépendance qui ne peut être exploitée à des fins politiques sans risquer des conséquences économiques et diplomatiques majeures.

Jusqu’à présent, le Maroc a souvent été considéré comme l’acteur dominant dans les relations bilatérales, notamment sur les questions migratoires, sécuritaires ou territoriales. Pourtant, l’énergie introduit une nouvelle variable dans cette équation.

Madrid dispose désormais d’un levier stratégique : l’Espagne est à la fois le principal fournisseur de gaz du Maroc via le GME et la passerelle reliant le réseau électrique marocain au système européen. Une réalité qui pourrait, à terme, modifier l’équilibre des pouvoirs entre les deux royaumes.

Madrid contrebalance les ambitions marocaines

Le Maroc déploie des efforts considérables pour réduire sa dépendance énergétique envers l’Espagne. Les projets comme Nador West Med ou le gazoduc Nigeria-Maroc en témoignent. Cependant, ces alternatives ne sont pas encore opérationnelles à grande échelle.

À court terme, l’Espagne conserve donc une position centrale dans l’approvisionnement énergétique du Maroc. Une situation qui place Madrid dans une posture de force, malgré les tensions récurrentes entre les deux pays. Dans un contexte marqué par les revendications territoriales autour de Ceuta et Melilla, cette dépendance énergétique pourrait bien devenir le contrepoids le plus redoutable des ambitions marocaines.