21 juillet 2026

Le Reveil Noir

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Dette publique du Sénégal : entre urgence budgétaire et choix stratégiques

Le Sénégal face à un défi historique : maîtriser sa dette publique

Chaque dirigeant doit, tôt ou tard, prendre des décisions complexes, parfois impopulaires à court terme. Pourtant, face aux enjeux socio-économiques, l’action publique exige une vision à long terme plutôt qu’une adaptation aux échéances électorales. Cette tension entre temporalités politiques et économiques trouve un écho particulier dans la gestion de la dette publique sénégalaise, dont les chiffres récents révèlent une situation alarmante.

Inspirée par les travaux de James M. Buchanan et Gordon Tullock sur l’école des choix publics, cette problématique illustre parfaitement la difficulté pour un gouvernement de concilier des impératifs politiques immédiats avec des objectifs de viabilité économique sur le long terme.

Des indicateurs qui interrogent la viabilité de la dette sénégalaise

Les dernières évaluations, menées entre septembre 2024 et juillet 2026, confirment l’urgence de la situation. Selon le rapport du cabinet Forvis Mazars, publié en juillet 2025, l’encours de la dette publique du Sénégal atteignait 23 666,8 milliards de francs CFA à la fin 2024, soit 118,8 % du PIB. Ce niveau, déjà préoccupant, masque une réalité encore plus alarmante : le service de la dette (capital, intérêts et commissions) absorbe la totalité des recettes fiscales.

En 2025, le Sénégal consacrait 4 357,5 milliards de francs CFA au remboursement de sa dette, dont 3 269,4 milliards en capital et 1 088,1 milliards en intérêts. Pour 2026, les prévisions tablaient sur un service de la dette à 5 498 milliards de francs CFA, alors que les recettes fiscales attendues étaient estimées à 5 384,8 milliards. Autrement dit, l’État sénégalais ne peut honorer ses dépenses courantes et d’investissement qu’en s’endettant davantage, sous peine de ne pas pouvoir rembourser ses créances échues.

Face à cette équation budgétaire intenable, deux leviers principaux émergent : l’augmentation des recettes fiscales et le refinancement de la dette. Pourtant, leur efficacité à court et moyen terme reste sujette à caution.

Les recettes fiscales : un potentiel limité par des contraintes structurelles

Le gouvernement a mis en place en août 2025 un Plan de Redressement Économique et Social (PRES), visant à générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires entre 2025 et 2028. Ce plan repose sur des mesures fiscales directes (2 111 milliards) et des effets multiplicateurs (1 062 milliards). Pour 2026, l’objectif était fixé à 703,6 milliards de francs CFA. Par ailleurs, le gouvernement table sur 1 091 milliards de francs CFA issus du recyclage d’actifs fonciers publics.

Cependant, à mi-parcours, les résultats sont décevants. Au premier trimestre 2026, seulement 54,2 milliards de francs CFA ont été collectés, et les estimations les plus optimistes tablent sur 300 milliards à la fin de l’année. Plusieurs facteurs expliquent cette sous-performance : un taux de pression fiscale effectif de 18,9 % du PIB en 2025, contre un potentiel théorique de 25,3 %, un secteur informel dominant, et une maturité numérique encore insuffisante dans l’administration.

Malgré une progression de 7 % des recettes fiscales entre 2023 et 2025, le service de la dette reste supérieur aux recettes attendues. En 2025, il représentait 106,6 % des recettes fiscales, et pour 2026, il est prévu d’atteindre 5 497,92 milliards de francs CFA, soit une hausse de 1 000 milliards. Jusqu’en 2028, le Sénégal devra faire face à un pic de remboursements, aggravant encore la pression sur les finances publiques.

Le refinancement : une solution à double tranchant

Pour couvrir son besoin de financement de 6 075,3 milliards de francs CFA en 2026, le gouvernement a massivement recours au marché régional de l’UEMOA. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été levés, soit quatre fois plus qu’en 2024 (998 milliards). Cependant, cette stratégie présente des risques majeurs.

Le coût du refinancement s’est alourdi : les taux d’intérêt sur les nouvelles dettes se situent entre 6 % et 8 % en 2026, contre des taux effectifs de 3,9 % pour la dette existante. De plus, la maturité moyenne a été réduite, passant à moins de 4 ans pour la dette domestique, contre 8,7 ans pour la dette extérieure. Résultat : le refinancement, loin d’alléger la charge de la dette, l’aggrave en alourdissant son coût et en réduisant sa durée.

Par ailleurs, 14,3 % de la dette totale est exigible à court terme, et la prime de risque souveraine du Sénégal a fortement augmenté sur les marchés internationaux. Ainsi, le refinancement ne fait que différer une crise de liquidité, tout en l’aggravant potentiellement.

Une dynamique de la dette qui s’emballe

En 2025, l’encours de la dette de l’administration centrale a augmenté de 1 531,68 milliards de francs CFA, atteignant 25 198,48 milliards, tandis que le ratio dette/PIB est passé de 118,8 % à 112 %. Cette amélioration relative s’explique principalement par la croissance du PIB induite par l’exploitation des hydrocarbures. Sans cette nouvelle donne, le ratio se serait détérioré à 124 %.

Trois indicateurs clés permettent d’analyser cette dynamique :

  • Le taux d’intérêt apparent : en 2025, il s’élevait à 4,59 %, soit 2,4 points de plus que le taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %).
  • Le taux de croissance du PIB : il reste insuffisant pour absorber la charge de la dette.
  • Le solde primaire : en 2025, il affichait un déficit de 401,7 milliards de francs CFA (–1,8 % du PIB), alors qu’un solde primaire stabilisant de +2,7 % du PIB aurait été nécessaire pour maintenir le ratio dette/PIB à 119 %.

La situation ne devrait pas s’améliorer en 2026 : le solde primaire prévu est de –246 milliards de francs CFA, avec un taux d’intérêt apparent attendu à 4,79 %. Même avec une légère amélioration du taux de croissance (3,2 %), le solde primaire stabilisant reste supérieur au solde primaire effectif, ce qui rend probable un effet « boule de neige » sur la dette.

Vers une réforme structurelle de la gestion de la dette

Le Sénégal a récemment créé une Direction Générale des Financements et de la Dette, une avancée institutionnelle majeure pour centraliser la gestion de l’endettement. Cependant, cette réforme doit s’accompagner de mesures concrètes pour assurer la viabilité de la dette.

Le pragmatisme économique exige une renégociation des échéances, des taux d’intérêt, voire une décote sur certains encours, en fonction des classes de créanciers (multilatéraux, bilatéraux, commerciaux). Reporter ces décisions ne ferait qu’aggraver le coût budgétaire et économique du refinancement actuel, en étouffant l’investissement public et en évincant les acteurs privés du marché financier domestique.

En définitive, la gestion de la dette publique sénégalaise ne peut plus se contenter de solutions temporaires. Elle nécessite une approche globale, combinant réformes institutionnelles, optimisation des recettes fiscales et, surtout, une renégociation audacieuse des conditions de la dette. L’enjeu n’est pas seulement financier, mais aussi économique et social : l’avenir du Sénégal en dépend.