26 juin 2026

Le Reveil Noir

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La théorie de l’équilibre imparfait de Paul Atanga Nji : une clé pour décrypter la crise anglophone au Cameroun

Un ouvrage politique majeur signé Paul Atanga Nji

Le ministre camerounais Paul Atanga Nji vient de publier un livre intitulé « Comprendre le sens de mon combat permanent pour le respect de la légalité républicaine ». Cet ouvrage se présente à la fois comme un plaidoyer pour le conservatisme politique, une vitrine de son engagement pour la stabilité du régime et un hommage à la sagesse du président Paul Biya. Mais au-delà de ces lectures, l’auteur y livre une contribution inédite à la science politique : la théorie de l’« équilibre imparfait », développée dans la postface.

La crise anglophone au cœur du propos

Depuis 2016, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun sont secouées par un conflit armé. Des groupes séparatistes revendiquent la création d’une « République d’Ambazonie » par sécession, en s’appuyant sur un récit de marginalisation systématique des anglophones par la majorité francophone. Atanga Nji conteste radicalement cette analyse. Il avance que les réalisations tangibles du régime dans ces deux régions, sa propre présence au sommet de l’État – lui-même anglophone – ainsi que celle de nombreux autres cadres anglophones occupant des postes clés (ministres, directeurs généraux d’entreprises publiques et privées), constituent une réfutation empirique des thèses séparatistes.

L’argument central repose sur une démonstration par l’exemple. En tant qu’anglophone intégré au cœur du pouvoir après une longue carrière dans le secteur privé (banquier et expert financier), Atanga Nji incarne, avec ses compatriotes, la preuve que la prétendue marginalisation est un mythe politiquement construit. Cette « thèse de l’intégration réussie » s’inscrit dans une stratégie de contre-insurrection symbolique : la présence anglophone aux plus hautes responsabilités et les investissements publics dans les deux régions infirment l’idée d’une discrimination systémique.

La théorie de l’équilibre imparfait : quatre propositions fondatrices

Dans la postface, Atanga Nji développe ce qu’il nomme la « logique d’équilibre imparfait », présentée comme un principe directeur pour la gestion des conflits, des différends et des négociations. Cette théorie s’inspire du discours du président Paul Biya à la 72ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations Unies : « La quête de la paix nous concerne tous. Tous les pays doivent œuvrer pour son avènement. » Atanga Nji élève cette intuition présidentielle au rang de paradigme théorique.

Il part du constat que « toutes les guerres sont inutiles », conformément aux principes de l’humanité et des instances internationales comme l’ONU. Cependant, il introduit une distinction essentielle entre légitime défense et guerre pour la guerre. Il existe, selon lui, une « guerre légitime » – celle contre le terrorisme – qui justifie l’usage de la force par un gouvernement légitime. La théorie de l’équilibre imparfait critique l’idéal de compromis parfait : la recherche d’un équilibre absolu ou d’une justice distributive totale dans les négociations est non seulement illusoire mais contre-productive.

« Pour mettre un terme à tous ces conflits justifiés ou inutiles qui perturbent la quiétude de l’Humanité, il faut faire des négociations et surtout des compromis. Pour ce faire, il faut accepter la politique du juste milieu qui n’est pas forcément juste car il n’y a jamais de bon compromis. Le compromis n’est pas forcément la compromission, car si les belligérants prenaient le compromis pour des compromissions, les conflits armés ne prendraient jamais fin. »

L’auteur structure sa pensée en quatre propositions.

Première proposition : le juste milieu n’est pas toujours juste

« L’équilibre imparfait c’est un équilibre qui n’est pas toujours juste, mais qui permet de régler un conflit quelconque dans le sens d’équité et dans le souci d’apaisement. Dans chaque négociation, il faut retenir que le juste milieu n’est pas toujours juste, et l’équilibre tant recherché comme solution à certains conflits ou doléances n’est pas toujours équilibré. » Cette proposition affirme que l’équité processuelle (le fait de parvenir à un règlement) prime sur la justice substantielle (la conformité à un idéal de justice). L’équilibre imparfait est donc fonctionnel plutôt que normatif.

Deuxième proposition : le compromis comme renoncement réciproque

« Le sens du compromis implique parfois de se faire violence en acceptant de perdre quelque chose de très cher pour retrouver la paix ou pour régler une équation politique, économique ou d’ordre social difficile. » Atanga Nji inscrit ici sa théorie dans une économie politique du don et du renoncement. La négociation n’est pas un marchandage où chaque partie obtient ce qu’elle estime juste, mais un processus où chacun « se fait violence » pour préserver l’ordre collectif. Cette dimension sacrificielle rapproche sa pensée du contractualisme hiérarchique plutôt que du contractualisme égalitaire à la Rawls.

Troisième proposition : l’imperfection comme condition de la paix

« En effet, l’équilibre comporte des imperfections et il faut en tenir compte lorsqu’on est face à l’impasse dans les négociations. Dès lors qu’on accepte qu’il n’y a jamais de bon compromis, et que le compromis n’est pas forcément la compromission mais le bon sens, on arrivera toujours dans la logique du juste milieu pour mettre fin à tous ces conflits qui perturbent la quiétude de l’Humanité. » Loin d’être un échec, l’imperfection de l’équilibre en fait la condition de possibilité. L’attente d’un compromis parfait bloque les négociations ; l’acceptation de l’imperfection les résout.

Quatrième proposition : universalité de la logique

« Dans les négociations, il ne faut pas trop prendre et il ne faut pas tout donner. Il faut désormais intégrer la logique d’équilibre imparfait dans les négociations internationales à tous les niveaux de discussions, quel que soit le sujet, afin que le monde soit plus paisible, moins égoïste et moins dangereux. […] La logique d’équilibre imparfait peut désormais être perçue comme un guide de l’Humanité. C’est valable à tous les niveaux de la vie. » Atanga Nji élève ainsi sa théorie au rang de principe universel de gouvernance, applicable aux relations internationales comme aux rapports sociaux ordinaires.

Application à la crise anglophone

La pertinence de cette théorie pour comprendre la crise anglophone apparaît lorsque l’on relie les deux registres de la pensée de l’auteur. Selon Atanga Nji, la thèse de la marginalisation anglophone relève d’une attente irréaliste d’équilibre parfait : l’égalité numérique (les deux régions anglophones ne représentent ni le quart de la population ni une superficie conséquente justifiant une parité), la parité stricte (illusoire sur la seule base de la langue du colonisateur), la symétrie institutionnelle entre communautés linguistiques (dangereuse pour la cohésion nationale alors qu’aucune des deux langues officielles n’est originaire du Cameroun). Un tel équilibre est impossible dans une société composite comme le Cameroun, qui compte quatre aires culturelles. Il est également indésirable car il figerait les identités et paralyserait la décision politique, compromettant la politique d’unité nationale poursuivie par les pouvoirs publics successifs.

L’« équilibre imparfait » permet de penser une cohabitation asymétrique mais pacifiée : les anglophones n’ont pas une représentation proportionnelle stricte, mais ils occupent des postes clés ; ils ne bénéficient pas d’un fédéralisme pur, mais ils participent à la direction de l’État. Cette équité dans l’inégalité constitue, selon l’auteur, le seul horizon réaliste pour le Cameroun.

Portée théorique et politique

La force heuristique de cette théorie rend compte des processus réels de négociation politique, où les acteurs acceptent des solutions sous-optimales pour préserver l’ordre social. Elle rejoint les travaux sur les équilibres de Nash imparfaits et les analyses de Jon Elster sur la rationalité du renoncement. Elle offre également un cadre pour comprendre la stabilité relative du régime camerounais malgré des tensions structurelles : l’expertise managériale du président Paul Biya consiste précisément à gérer des équilibres imparfaits, à satisfaire partiellement sans jamais exclure totalement.

La théorie de l’« équilibre imparfait » représente la contribution la plus originale de l’ouvrage de Paul Atanga Nji. En affirmant que « le juste milieu n’est pas toujours juste », que « l’équilibre tant recherché n’est pas toujours équilibré », et que la paix suppose d’« accepter de perdre quelque chose de très cher », l’auteur propose un cadre de pensée de la négociation politique qui déplace l’accent de la justice substantielle vers la viabilité processuelle.

L’ouvrage de Paul Atanga Nji constitue un document politique d’une richesse exceptionnelle pour le chercheur en sciences politiques africaines. Il offre une fenêtre sur le discours du pouvoir camerounais à l’ère du Renouveau national, sur les mécanismes de légitimation d’un régime en tension permanente avec ses marges, et sur la manière dont les élites anglophones intégrées négocient leur double appartenance communautaire et étatique.