22 juillet 2026

Le Reveil Noir

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Maroc : une plateforme secrète pour le pétrole russe sous sanctions

Navires transportant du carburant russe à destination du Maroc

Deux investigations indépendantes révèlent un réseau complexe où le Maroc joue désormais un rôle central dans l’acheminement de produits pétroliers russes vers des destinations normalement interdites par les embargos occidentaux. Ces livraisons, organisées malgré les restrictions imposées après l’invasion de l’Ukraine, soulèvent des questions sur l’efficacité des sanctions internationales.

Un acteur genevois au cœur d’un système opaque

Une société basée à Genève, Alvari SA, a orchestré en 2025 des transferts massifs de carburant russe vers le Maroc, totalisant plusieurs dizaines de millions de dollars. Trois navires, dont le Tranquil Sea, le Duke II et l’Eldia, ont acheminé des cargaisons depuis les terminaux baltes russes jusqu’aux ports marocains de Jorf Lasfar et Mohammedia. Le Tranquil Sea, par exemple, a été inscrit sur les listes noires britannique, européenne et suisse en octobre 2025, alors qu’il était en route vers le Maroc. Les autorités ukrainiennes lui attribuent même des activités d’espionnage au détriment de l’OTAN, tandis que la Finlande l’a intercepté pour suspicion de sabotage de câbles sous-marins. Malgré ces alertes, Alvari SA nie toute implication dans l’affrètement ou l’exploitation de ces navires.

Une origine maquillée pour échapper aux contrôles

Pour dissimuler la provenance réelle du carburant, un certificat d’origine émanant de la Chambre de commerce de Chypre a été utilisé, désignant le Turkménistan comme point de départ. En réalité, les cargaisons ont transité par des opérations de transbordement en mer, au large de Gibraltar, sous couvert d’opérations logistiques mineures. Ces méthodes, officiellement destinées à des tâches administratives, permettent de contourner les restrictions environnementales et commerciales.

Côté financement, les transactions ont été réglées en dollars entre la Attijariwafa Bank, détenue par le groupe royal Al Mada, et la filiale offshore de la Banque centrale populaire à Tanger. Les importateurs marocains ont bénéficié d’un avantage concurrentiel de sept dollars par tonne métrique par rapport à l’indice européen, alors que le diesel non russe s’échangeait jusqu’à 15 dollars au-dessus de ce seuil. Une économie qui n’a pas été répercutée sur les prix à la pompe.

Cette dynamique commerciale s’accompagne d’une proximité diplomatique : au moment où le Tranquil Sea entrait dans les eaux marocaines, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, se rendait à Moscou pour s’entretenir avec son homologue russe, Sergueï Lavrov. Quelques jours plus tard, la Russie s’abstenait lors d’un vote crucial du Conseil de sécurité de l’ONU concernant le Sahara occidental, une décision favorable aux intérêts de Rabat.

L’Espagne face à une triangulation suspecte

Les importations espagnoles de diesel en provenance du Maroc ont connu une hausse spectaculaire depuis 2025. Selon les données compilées par Kpler, le Maroc a importé 645 000 tonnes de diesel russe en 2025, puis 489 000 tonnes au premier semestre 2026, représentant 45 % du total des importations marocaines. Avant la guerre en Ukraine et les sanctions européennes de 2022, le Maroc n’exportait aucun diesel vers l’Espagne.

Cette reprise des flux coïncide avec l’escalade militaire au Proche-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz. En mars et avril 2026, 76 000 tonnes de gazole en provenance du Maroc ont été livrées en Espagne, notamment dans les ports de Tarragone, Barcelone et Bilbao. Les professionnels espagnols du raffinage s’inquiètent pour leur compétitivité, craignant que des carburants d’origine illicite ne perturbent le marché.

Deux enquêtes, une même conclusion

Les deux investigations, menées séparément, convergent vers un même scénario : du carburant russe sous sanctions, réétiqueté en cours de route, transitant par le Maroc avant de poursuivre potentiellement vers l’Union européenne. Si aucune preuve irréfutable ne confirme l’ensemble du circuit, les présomptions s’appuient sur des données de traçabilité maritime, des documents douaniers et des témoignages du secteur. La complexité des circuits commerciaux internationaux rend cependant ardue la traçabilité exacte d’un produit une fois mélangé à d’autres approvisionnements.