Un audit détourné : l’affaire SORAZ révèle les dérives du régime
Depuis le bouleversement institutionnel de juillet 2023 à Niamey, les promesses de transparence et de souveraineté économique se heurtent à une réalité implacable. Le secteur pétrolier, pilier stratégique pour le Niger, est au cœur d’un scandale sans précédent. Le ministre du Pétrole, Hamadou Tini, ancien cadre du cabinet Mazars, est accusé d’avoir instrumentalisé son poste pour favoriser son ancienne structure. Une enquête sur un conflit d’intérêts aux relents de corruption, où l’audit public se transforme en outil de prédation.
Du discours anti-corruption à la mainmise sur la SORAZ
Au lendemain du changement de régime, la junte militaire avait brandi l’étendard de la souveraineté économique comme priorité absolue. La Société de raffinage de Zinder (SORAZ), gérée en partenariat avec la China National Petroleum Corporation (CNPC), était dans la ligne de mire. Le cabinet Mazars, partenaire historique de l’État nigérien, avait été écarté sous les accusations de rapports biaisés. Officiellement, Niamey exigeait un audit indépendant pour assainir la gestion pétrolière.
Pourtant, derrière les discours enflammés, les réseaux d’influence ont repris le dessus. En janvier 2026, Hamadou Tini, figure majeure de Mazars, est propulsé au ministère du Pétrole. Une nomination qui signe le retour en force du cabinet qu’il venait de quitter, sous la protection du Général Mody. La boucle est bouclée : l’ennemi d’hier devient l’allié incontournable d’aujourd’hui.
Un ministre qui cumule tous les rôles
Dès son installation, Hamadou Tini a transformé son ministère en une machine à conflits d’intérêts. L’audit de la SORAZ, qu’il a lui-même exigé, doit être confié à Mazars. Le ministre endosse alors quatre casquettes simultanées : client (il ordonne l’audit au nom de l’État), prestataire (son cabinet exécute la mission), destinataire (il reçoit les rapports) et payeur (il signe les chèques publics). Une configuration inédite qui prive l’État de toute indépendance dans l’évaluation de sa propre entreprise.
Les observateurs s’interrogent : comment un cabinet peut-il auditer objectivement une structure publique lorsque son dirigeant est aussi le ministre de tutelle ? La réponse est simple : il ne le peut pas. La SORAZ, initialement ciblée pour son manque de transparence, devient le terrain de jeu d’un système où les règles sont écrites à l’avantage d’une seule partie.
L’oukase ministériel : une course contre la montre
Le coup de force ne s’arrête pas aux contrats. Pour s’assurer un accès total aux données stratégiques de la SORAZ, Hamadou Tini a signé une directive ministérielle exigeant la transmission, sous huit jours, de l’intégralité des documents financiers, comptables et techniques. Une demande qui rappelle les méthodes autoritaires des régimes les plus opaques.
Cette exigence intervient alors que la direction de la raffinerie et ses partenaires chinois refusaient jusqu’alors de partager ces informations sensibles. Le ministre, ancien cadre de Mazars, connaît parfaitement les failles de la SORAZ. Ses anciens rapports, savamment orientés, avaient déjà jeté le discrédit sur ses prédécesseurs. Une stratégie qui porte désormais ses fruits : il élimine les obstacles à son retour en force.
Les ministres sacrifiés : une purge silencieuse
L’instabilité chronique au ministère du Pétrole n’est pas un hasard. En trois ans, trois ministres se sont succédé à ce poste clé, tous écartés dans des circonstances troubles. Mahaman Moustapha Barké, limogé en janvier 2025 après avoir lancé un audit de la SORAZ, a subi une détention arbitraire d’un an sans procès. Son successeur, le Dr Sahabi Oumarou, nommé en urgence, a tenté de relancer l’audit avant d’être évincé en février 2025.
Des sources proches du dossier accusent Hamadou Tini d’avoir orchestré leur chute. Alors qu’il était encore expert pour Mazars, il aurait produit des rapports à charge contre eux, alimentant les suspicions de la junte. L’objectif était clair : écarter les gêneurs et préparer le terrain pour sa propre nomination. Un scénario qui rappelle les méthodes des régimes les plus autoritaires, où les postes stratégiques deviennent des enjeux de pouvoir personnel.
La « Refondation » en trompe-l’œil
L’affaire SORAZ expose les contradictions d’un régime qui se dit porteur de changement. Pendant que la population nigérienne subit les conséquences d’un isolement diplomatique croissant et attend désespérément les retombées de l’or noir, les ressources pétrolières semblent servir des intérêts bien particuliers.
L’audit, réclamé par la société civile comme un gage de transparence, est devenu un instrument de manipulation. Entre les mains du ministre-auditeur, il sert à la fois de paravent pour masquer les conflits d’intérêts et de source de revenus pour son ancien cabinet. La « Refondation » promise par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) ressemble de plus en plus à une façade : la gestion du pétrole n’a pas changé de méthode, elle a simplement changé de bénéficiaires.
Pour les Nigériens, le constat est amer. Le pétrole, symbole de développement et de souveraineté, est aujourd’hui le jouet d’un système où les promesses de rupture se heurtent à la réalité d’une gestion opaque et corrompue.
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