11 mai 2026

Pouvoir citoyen au Sénégal : comment concilier tradition et modernité politique ?

Dans un contexte sénégalais marqué par l’alternance politique de 2024 et les défis de la gouvernance, la notion de pouvoir citoyen s’impose comme un pilier essentiel de la démocratie. Pourtant, son institutionnalisation reste fragile, comme en témoigne l’absence de saisine directe des citoyens auprès de la Cour constitutionnelle, pourtant promise lors des dialogues nationaux. Comment ce concept, à la croisée de l’héritage africain et des pratiques démocratiques modernes, peut-il se structurer pour répondre aux enjeux actuels ?

Le pouvoir citoyen au Sénégal : un idéal en tension entre héritages et crises

Le 24 mars 2024, le Sénégal a élu Bassirou Diomaye Faye à la présidence, une victoire perçue comme l’expression d’un pouvoir citoyen réarmé. Pourtant, deux ans après cette alternance historique, les défis persistent : la saisine directe de la Cour constitutionnelle, pourtant inscrite dans les recommandations des dialogues nationaux de 2024 et 2025, n’a toujours pas été intégrée aux réformes institutionnelles. Ce recul symbolise les tensions entre les promesses démocratiques et leur concrétisation, entre la mobilisation citoyenne et les verrous institutionnels.

Cette situation invite à une réflexion approfondie sur la généalogie du pouvoir citoyen au Sénégal. Ce concept, souvent réduit à la participation électorale, englobe en réalité une pluralité de dimensions : participation délibérative, vigilance démocratique, éthique civique et ancrage dans les traditions locales. Comme le souligne Pierre Rosanvallon, la démocratie contemporaine ne se limite pas à l’élection de représentants, mais inclut aussi des mécanismes de contrôle, de surveillance et de jugement exercés par les citoyens. Au Sénégal, cette dynamique s’inscrit dans un héritage à la fois moderne et traditionnel, où les vertus civiques wolof (jom, kersa, ngor, teranga) et les institutions délibératives comme la penc (arbre à palabre) offrent des ressources précieuses pour repenser la citoyenneté.

Une généalogie plurielle : de la cité grecque aux traditions ouest-africaines

La citoyenneté occidentale trouve ses racines dans la Grèce antique, où Aristote définissait le citoyen comme un acteur engagé dans les affaires publiques. Cette conception, bien que limitée par des exclusions sociales, a posé les bases de la participation politique. La Rome antique a ensuite introduit l’idée d’une citoyenneté abstraite, fondée sur des droits juridiques plutôt que sur l’engagement direct. La Révolution française a réinventé cette notion en l’ancrant dans la souveraineté collective, tandis que les démocraties modernes ont élargi le périmètre de la citoyenneté au prix d’une participation parfois affaiblie.

En Afrique, et plus précisément au Sénégal, les traditions politiques précoloniales offrent une alternative riche à ce modèle occidental. Les royaumes wolof, par exemple, disposaient d’institutions comme le jambur (assemblée des notables), qui permettait de contrôler l’autorité royale. La penc, ou arbre à palabre, est une autre institution clé, où la délibération collective repose sur des principes de consensus, d’inclusion et de temps long. Ces pratiques, souvent sous-estimées par une anthropologie coloniale qui les a réduites à des curiosités folkloriques, sont en réalité des matrices normatives pour une citoyenneté ancrée dans le dialogue et la responsabilité collective.

Les vertus civiques wolof, telles que le jom (sens de l’honneur), le kersa (pudeur et respect), le ngor (droiture) ou la teranga (hospitalité), structurent une éthique publique qui peut inspirer les institutions modernes. Ces valeurs ne sont pas de simples reliques du passé, mais des outils pour concilier individuation et solidarité, deux piliers d’une démocratie vivante. Comme l’explique Cynthia Fleury, la citoyenneté nécessite à la fois des individus capables de jugement autonome et des institutions qui les soutiennent. Au Sénégal, cette articulation est possible grâce à l’héritage culturel, mais elle exige une réappropriation critique et créative.

Les crises du pouvoir citoyen : entre défiance et opportunités de refondation

Le pouvoir citoyen sénégalais se trouve aujourd’hui à un carrefour. D’un côté, les mobilisations de 2021 à 2024 ont démontré la vitalité de la contre-démocratie, avec ses mécanismes de surveillance, d’empêchement et de jugement exercés par les citoyens. De l’autre, les limites de ce modèle apparaissent clairement : coût humain élevé (plusieurs dizaines de morts lors des manifestations), polarisation extrême du débat public, judiciarisation massive des conflits politiques, et un climat de défiance généralisée envers les institutions. La victoire de Bassirou Diomaye Faye a réorienté cette énergie vers le canal institutionnel, mais le risque persiste : que la contre-démocratie se transforme en un cycle permanent de protestation, une pathologie populiste qui mine la légitimité des institutions.

Le ressentiment, diagnostic central de Cynthia Fleury, est un autre défi majeur. Au Sénégal, il se manifeste par l’amertume face au chômage des jeunes (20 à 30 % des actifs de moins de 35 ans), la défiance envers les élites politiques perçues comme prédatrices, ou encore le sentiment d’humiliation lié aux politiques migratoires européennes. Ce magma émotionnel a alimenté la dynamique de rupture qui a porté Diomaye Faye au pouvoir, mais il menace désormais de s’inverser contre le nouveau pouvoir si les attentes massives ne sont pas satisfaites. Comme le souligne Fleury, le ressentiment ne se dissipe pas seulement par des réformes matérielles, mais aussi par une politique de reconnaissance qui rende aux citoyens la dignité qui leur a été déniée.

L’érosion des vertus traditionnelles est un autre symptôme de la crise. Plusieurs intellectuels sénégalais, dont Mary Teuw Niane, ont dénoncé la perte du jom, du ngor et du kersa dans la vie publique. La transhumance politique (changements de camp opportunistes), la corruption, ou la violence verbale dans les débats sont autant de manifestations de cette dégradation éthique. Pourtant, ces vertus ne sont pas mortes : elles attendent d’être réinvesties comme ressources démocratiques. Sans une éthique partagée, les institutions formelles (Constitution, Cour constitutionnelle, décentralisation) fonctionnent à vide. Le pouvoir citoyen est aussi cela : une disponibilité collective à cultiver des dispositions éthiques qui rendent les institutions vivantes.

Ressources juridiques et institutionnelles : quels leviers pour une refondation ?

Le Sénégal dispose d’un cadre juridique et institutionnel potentiellement riche, mais ses lacunes sont criantes. La Constitution de 2001, révisée à plusieurs reprises, reconnaît des droits fondamentaux et organise un régime semi-présidentiel, mais elle ne permet pas aux citoyens de saisir directement la Cour constitutionnelle en cas de violation de leurs droits. Cette absence de saisine citoyenne directe est un verrou institutionnel majeur, comme le souligne le collectif Divan Citoyen. Pourtant, cette innovation était prévue dans le Livre Programme 2024 de la coalition Diomaye Président et dans la Recommandation n° 25 du Dialogue national. Son rejet dans les avant-projets de loi de 2026 est perçu comme une trahison de la promesse civique de 2024.

L’Acte III de la décentralisation (2013) offre un autre levier. En érigeant le département en collectivité locale et en transférant des compétences aux communes, cette réforme visait à rapprocher la décision politique des citoyens. Pourtant, son potentiel reste sous-exploité : les conseils municipaux fonctionnent souvent comme des instances de gestion administrative déconnectées des populations, plutôt que comme des espaces de délibération citoyenne. C’est ici que l’héritage de la penc et des assemblées de quartier (gokh) pourrait être mobilisé. Plusieurs expérimentations menées par des ONG comme Enda Tiers-Monde ou Wathi ont montré que ces espaces traditionnels, articulés aux dispositifs modernes, peuvent revivifier la démocratie locale. Il s’agirait de reconnaître juridiquement ces espaces comme niveaux de consultation obligatoires pour certaines décisions communales, et de doter les communes de moyens budgétaires propres pour financer des outils concrets comme les budgets participatifs.

Les dialogues nationaux inclusifs de 2024 et 2025 constituent une innovation intéressante, mais leurs limites sont évidentes. Bien que le président Faye ait insisté sur la nécessité d’un débat inclusif, des voix s’élèvent pour dénoncer une utilisation de ces dialogues comme caution démocratique pour des réformes décidées à l’avance. La sélection des participants, les modalités de synthèse, et surtout l’absence de motivation publique pour les écarts entre les recommandations et les textes finaux, sont des points de vigilance. Comme le souligne Achille Mbembe, il ne s’agit pas de rejeter ces initiatives, mais de les inscrire dans une démarche de responsabilité et de transparence.

Enfin, les organes de contrôle (Cour des comptes, OFNAC, Inspection Générale d’État) jouent un rôle clé dans la souveraineté de surveillance théorisée par Rosanvallon. Leur efficacité dépend de leur indépendance, de leurs moyens, et surtout de leur articulation avec la vigilance citoyenne. Une réforme crédible devrait garantir leur autonomie statutaire et budgétaire, et organiser des mécanismes par lesquels les citoyens peuvent les saisir directement pour signaler des dysfonctionnements ou demander des audits. Une plateforme numérique unifiée de signalement, dotée de garanties de protection des lanceurs d’alerte, serait une avancée majeure.

Sept propositions pour une refondation du pouvoir citoyen au Sénégal

À partir du diagnostic posé et des ressources identifiées, sept propositions concrètes peuvent être formulées pour refonder le pouvoir citoyen au Sénégal. Ces propositions visent à articuler dispositifs juridiques modernes, héritages coutumiers et exigences éthiques, sans tomber dans le piège d’un mimétisme institutionnel ou d’un repli identitaire.

1. Institutionnaliser la saisine citoyenne directe

La première proposition consiste à reconnaître juridiquement la possibilité pour tout citoyen ou groupe de citoyens de saisir la future Cour constitutionnelle lorsqu’il s’estime victime de la violation d’un droit constitutionnel. Cette saisine, encadrée par des conditions de recevabilité (épuisement préalable des voies de recours ordinaires, intérêt à agir, motivation juridique sérieuse), permettrait d’institutionnaliser le peuple-juge théorisé par Rosanvallon. Elle comblerait un déficit majeur de l’État de droit sénégalais et signalerait que le citoyen n’est plus dépendant des médiations politiques pour faire valoir ses droits constitutionnels. Cette réforme serait un symbole fort de la reconnaissance du pouvoir citoyen comme acteur juridique permanent.

2. Reconnaître les espaces délibératifs traditionnels

La deuxième proposition vise à reconnaître juridiquement les espaces délibératifs traditionnels comme la penc, les assemblées de quartier (gokh), les conseils de village, ou les mbootaay (associations de jeunes et de femmes). Ces espaces devraient être considérés comme des niveaux de consultation obligatoires pour certaines décisions communales, notamment en matière d’urbanisme, d’équipements collectifs, de gestion des ressources naturelles locales ou de programmes sociaux. Une telle reconnaissance doit être souple, pour ne pas figer des réalités vivantes, mais elle doit être effective : les délibérations issues de ces espaces doivent être documentées, transmises à l’autorité compétente, et faire l’objet d’une réponse motivée. L’articulation entre la penc et la commune pourrait revivifier la démocratie locale, en ancrant la décision politique dans une culture délibérative partagée.

3. Refonder l’éducation civique sur les vertus partagées

La troisième proposition appelle à refonder l’éducation civique dans les programmes scolaires sénégalais. Aujourd’hui, cette discipline est souvent formelle, centrée sur l’apprentissage des institutions, des symboles et des dates. Une refondation supposerait d’y intégrer explicitement la grammaire éthique des vertus civiques wolof (jom, kersa, ngor, teranga, muñ, masla, sago), en les présentant non comme des reliques folkloriques, mais comme des dispositions à cultiver pour la vie démocratique. Cette éducation gagnerait à mobiliser à la fois les ressources de la philosophie politique universelle (Aristote, Tocqueville, Arendt, Fleury) et celles des traditions africaines (Senghor, Diop, Diagne, Mbembe). Elle nécessiterait une formation des enseignants, une production de matériels pédagogiques adaptés, et une articulation avec les pratiques scolaires (conseils d’élèves, médiations, projets civiques). L’objectif est de former des citoyens individués, capables de jugement autonome et d’engagement éthique.

4. Garantir l’indépendance et la saisine citoyenne des organes de contrôle

La quatrième proposition porte sur les organes de contrôle (Cour des comptes, OFNAC, Inspection Générale d’État). Pour être efficaces, ces institutions doivent bénéficier d’une autonomie statutaire et budgétaire, par le mode de nomination de leurs dirigeants, la durée du mandat, l’inamovibilité et l’autonomie budgétaire. Leurs rapports doivent être systématiquement publiés et faire l’objet d’un suivi parlementaire et citoyen. Surtout, les citoyens doivent pouvoir les saisir directement, par voie électronique ou par dépôt physique, en signalant des dysfonctionnements ou en demandant des audits. Une plateforme numérique unifiée de signalement, dotée de garanties de protection des lanceurs d’alerte, serait une avancée significative. Ces dispositifs permettraient d’institutionnaliser la souveraineté de surveillance au cœur du pouvoir citoyen.

5. Institutionnaliser les dialogues nationaux par une charte de procédure

La cinquième proposition vise à encadrer les dialogues nationaux par une charte de procédure publique. Pour ne pas devenir des opérations de communication, ces dialogues doivent être structurés par des règles claires : sélection des participants (avec un quota minimum de citoyens tirés au sort sur les questions concernées), règles de délibération, modalités de synthèse, et obligation de motiver publiquement tout écart entre les recommandations et les textes finalement adoptés. Cette dernière exigence est cruciale : un dialogue dont les conclusions sont écartées sans explication publique discrédite la démarche et nourrit le ressentiment. La culture du masla (tact, conciliation) devrait inspirer ces procédures, sans céder à la tentation du consensus mou qui efface les conflits réels. L’objectif est de faire des dialogues nationaux des espaces de délibération crédibles, où la promesse civique est concrète.

6. Cultiver une politique du soin démocratique

Inspirée par Cynthia Fleury, la sixième proposition appelle à développer une politique du soin démocratique. Cette politique suppose d’articuler la politique économique et sociale (lutte contre le chômage des jeunes, accès à la santé, à l’éducation, au logement) à une politique symbolique de reconnaissance. Le ressentiment ne se dissipe pas seulement par la satisfaction matérielle ; il nécessite aussi un travail de reconnaissance des dignités blessées : reconnaissance des victimes des violences politiques, reconnaissance des contributions des femmes à la vie démocratique, reconnaissance des mémoires plurielles (esclavage, colonisation, violences post-indépendance). Une commission de reconnaissance et de mémoire, sur le modèle adapté des commissions sud-africaines mais nourrie de la culture sénégalaise du jubbanti (réconciliation), pourrait constituer une étape. Cette approche permettrait de transformer le ressentiment en énergie démocratique constructive.

7. Redéployer la décentralisation par des budgets participatifs et des audits citoyens

La septième proposition vise à redynamiser la décentralisation par des outils concrets : budgets participatifs obligatoires pour une fraction du budget communal (par exemple 10 à 20 %), audits citoyens annuels des comptes communaux ouverts à tout habitant, assemblées générales communales annuelles publiques où l’exécutif local rend compte. Ces dispositifs, inspirés d’expériences internationales comme Porto Alegre ou certaines communes françaises, peuvent être adaptés à la culture délibérative sénégalaise en s’appuyant sur les espaces traditionnels mentionnés plus haut. Ils transforment le citoyen-administré en citoyen-co-gestionnaire et nourrissent concrètement la souveraineté de surveillance. L’objectif est de faire de la décentralisation un levier de revitalisation de la démocratie locale, où le pouvoir citoyen s’exerce au quotidien.

Le Sénégal face à son destin : entre réalisme et horizon normatif

Ces sept propositions ne prétendent pas à l’exhaustivité. Elles offrent une grille cohérente pour refonder le pouvoir citoyen au Sénégal, en articulant dispositifs juridiques modernes, héritages coutumiers et exigences éthiques. Leur mise en œuvre dépendra de la volonté politique, mais aussi de la mobilisation citoyenne. Comme le souligne Souleymane Bachir Diagne, il s’agit de construire un modèle propre, qui ne soit ni le décalque servile du modèle européen, ni le repli identitaire, mais une « universalité latérale » où les traditions dialoguent sans hiérarchie.

Plusieurs objections peuvent être adressées à cette approche. Certaines, qu’on pourrait qualifier de romantiques, reprochent à ces propositions de valoriser excessivement les traditions africaines, en occultant leurs hiérarchies internes (castes, âge, sexe) ou leurs usages politiques réactionnaires. D’autres, institutionnalistes, soutiennent que seul compte le cadre juridique moderne, et que la référence à des vertus ou à des institutions traditionnelles relève d’une nostalgie sans portée pratique. Une troisième objection, eurocentrée, nous reprocherait de mobiliser des auteurs européens comme Rosanvallon ou Fleury pour penser une réalité africaine, reproduisant ainsi une dépendance intellectuelle. Enfin, une objection de réalisme politique jugerait ces propositions naïves face aux logiques de pouvoir et aux contraintes économiques.

Ces objections méritent d’être prises au sérieux, mais elles ne doivent pas conduire à l’inaction. Une refondation du pouvoir citoyen est un travail de longue haleine, qui ne se décrète pas. Son rôle est d’élargir le champ du concevable et de proposer des horizons normatifs vers lesquels orienter l’action. Sans cet horizon, le réalisme se mue en cynisme. Le Sénégal se trouve aujourd’hui à un moment singulier : l’alternance de 2024 a réactivé une espérance civique rare, mais cette espérance est mise à l’épreuve par des arbitrages décisifs. Les réponses à ces défis ne dépendent pas seulement des décideurs, mais aussi des citoyens eux-mêmes, individués, courageux, vigilants, et capables de cultiver une éthique publique partagée.

Le pouvoir citoyen n’est pas une essence préexistante ; il est un produit historique, fragile, qui se cultive ou se perd. Le travail intellectuel, dont cet article est une modeste contribution, consiste à fournir des cadres pour comprendre cette dynamique et des propositions pour l’orienter. Le travail politique, lui, appartient aux citoyens sénégalais : à ceux qui, par jom, prennent la parole publique malgré le risque ; à ceux qui, par kersa, tempèrent leur indignation pour la rendre audible ; à ceux qui, par ngor, tiennent leurs engagements quand le pouvoir devient une tentation ; à ceux qui, par masla, cherchent la concorde sans renoncer à la justice. C’est de cette articulation entre rigueur institutionnelle, richesse délibérative et profondeur éthique que peut émerger un Sénégal à la hauteur des défis du XXIᵉ siècle.