Chad's President Mahamat Idriss Deby attends the working lunch on reform of the international financial architecture at the Africa Forward summit in Nairobi on May 12, 2026. (Photo by Ludovic MARIN / AFP)
Tchad : l’étau se resserre sur l’opposition, un retour au parti unique ?
Le pouvoir de N’Djamena paraît résolu à perpétuer un cycle funeste de renversements et de luttes sanglantes.
Deux semaines après leur interpellation pour avoir projeté une marche dénonçant les défaillances de la gouvernance tchadienne, huit figures de l’opposition ont écopé de huit ans de prison ferme. Leur coalition, le « Groupe de concertation des acteurs politiques » (GCAP), avait initialement prévu une mobilisation le 2 mai.
La veille de ce verdict, le 7 mai, la Cour suprême a prononcé la dissolution du GCAP, la principale alliance d’opposition du pays. Ces huit responsables rejoignent ainsi Succès Masra, figure emblématique de l’opposition et dirigeant du parti Les Transformateurs, déjà condamné en août 2025 à vingt ans de prison pour « incitation à la haine ».
Cette série d’événements marque une nouvelle étape dans la dérive autoritaire que connaît le Tchad. Avec l’étouffement des voix du GCAP, le Mouvement patriotique du salut, formation politique du président Mahamat Idriss Déby, se retrouve quasiment sans adversaire crédible. L’édifice démocratique tchadien menace de s’effondrer sans une opposition vigoureuse.
Les rassemblements publics sont systématiquement proscrits depuis plus de six ans. Plusieurs de ces manifestations ont été brutalement réprimées, notamment en octobre 2022, où l’on a dénombré environ 200 manifestants tués, et de nombreux autres blessés ou arrêtés.
L’incarcération des responsables du GCAP et la dissolution de leur coalition par la Cour suprême soulèvent de sérieuses inquiétudes quant à l’instrumentalisation croissante de l’appareil judiciaire à des fins de répression. Les avocats des leaders contestent la détention de leurs clients sans chef d’inculpation précis. À l’issue d’un procès jugé expéditif, ils ont été reconnus coupables d’association de malfaiteurs, de mouvement insurrectionnel, de rébellion et de détention illégale d’armes de guerre, des accusations que leurs défenseurs rejettent fermement.
L’arrestation des huit figures de l’opposition représente une accélération vers l’autoritarisme.
À l’instar de l’affaire Masra, le procès des dirigeants du GCAP a déclenché une vague d’indignation au sein de la société civile et de l’opposition. Il est perçu comme une tentative manifeste de restreindre l’espace civique et de déstabiliser davantage le climat politique. Les Nations unies, alertées par la situation, ont rappelé l’importance de garantir la liberté d’expression, d’association et de rassemblement pacifique, conformément aux droits humains et aux engagements internationaux du Tchad.
Au-delà de l’interdiction systématique des manifestations et du recours au système judiciaire pour museler les voix discordantes, l’emploi de la force létale tend à se banaliser, même dans des circonstances anodines.
Le 29 avril, des activistes célébrant le huitième anniversaire des Transformateurs ont été la cible d’une attaque armée. Cet assaut a entraîné un décès, deux blessés graves et l’enlèvement suivi de la torture du trésorier du parti. Bien que le gouvernement ait promis de poursuivre les responsables, de tels incidents sont malheureusement devenus monnaie courante ces dernières années.
Le rétrécissement de l’espace public et la répression de l’opposition au Tchad se sont accentués depuis le début de la transition politique en 2021, suite au décès du président Idriss Déby Itno. Le pays pourrait ainsi glisser vers un régime à parti unique, à l’image des ères des présidents François Tombalbaye (1960-1975) et Hissène Habré (1982-1990). À ces époques, seuls les partis alignés sur le pouvoir en place étaient tolérés, servant principalement d’instruments de propagande pro-régime et exerçant un contrôle total sur la sphère publique.
Sous le règne d’Idriss Déby Itno (1990-2021), les scrutins électoraux étaient constamment remis en question, et la Constitution fut amendée à plusieurs reprises pour abolir la limitation des mandats présidentiels.
L’emploi disproportionné de la force est susceptible de radicaliser les citoyens, en particulier les jeunes.
François Tombalbaye et Hissène Habré ont tous deux été renversés par des coups d’État, tandis qu’Idriss Déby Itno a trouvé la mort lors d’affrontements avec des rebelles qui cherchaient à le destituer. Ces renversements, conjugués à de multiples tentatives de coups d’État et d’insurrections, témoignent de la longue histoire tchadienne de recours à la force pour tenter de transformer le pays.
Depuis 1964, à peine quatre ans après son indépendance, le Tchad est plongé dans des cycles répétés de conflits meurtriers et une instabilité chronique qui ont laissé des cicatrices profondes dans la société.
Moins de trois ans après le rétablissement de l’ordre constitutionnel, le Parlement a modifié la Constitution, pourtant issue d’un dialogue national inclusif et souverain. En octobre 2025, la durée du mandat présidentiel a été portée à sept ans. Ce geste constitue un autre indicateur clair de la détermination du parti au pouvoir à asseoir sa domination sur l’échiquier politique.
Les dirigeants actuels se doivent de méditer sur les sombres chapitres de l’histoire tchadienne et d’en tirer les leçons. Au-delà de la reprise d’un dialogue constructif entre le régime, les partis d’opposition et la société civile, il est impératif de garantir les libertés fondamentales d’association et d’expression. Le respect de la séparation des pouvoirs est par ailleurs essentiel pour préserver l’indépendance de la justice et l’état de droit.
Les forces de l’ordre doivent améliorer leur gestion des manifestations et adopter des mesures adaptées et proportionnelles. Pour ce faire, une révision de la doctrine de maintien de l’ordre, une meilleure formation des agents et une surveillance de leurs opérations par des autorités indépendantes et des associations de défense des droits humains sont nécessaires.
Les organisations régionales et internationales sont appelées à relancer le dialogue.
Le recours fréquent et disproportionné à la force, qui peut s’avérer meurtrier, engendre des conséquences très néfastes. Il risque d’inciter les citoyens, en particulier les jeunes, à la violence et à la radicalisation, avec un potentiel élevé d’escalade lors des affrontements.
Face à la fermeté affichée par le gouvernement, l’adoption de ces mesures semble peu probable. En l’absence de voix dissidentes crédibles au Tchad, il est crucial que les organisations régionales et internationales renouvellent leurs appels au dialogue. L’Union africaine, la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC) et les Nations unies, qui ont soutenu la transition et le retour à l’ordre constitutionnel, sont particulièrement concernées.
La préoccupation exprimée par l’ONU est un signe positif, mais un plaidoyer plus soutenu auprès des partenaires tchadiens s’avérerait encore plus efficace.
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