25 juin 2026

Le Reveil Noir

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La stratégie de l’ennemi : un levier de pouvoir pour les régimes autoritaires en Afrique

En avril 2026, le général Évariste Ndayishimiye, alors président en exercice de l’Union africaine (UA), a entrepris une visite officielle à Ouagadougou. Cette démarche diplomatique visait à rétablir le dialogue entre l’organisation continentale et l’Alliance des États du Sahel (AES), une entité regroupant le Burkina Faso, le Mali et le Niger, et présidée par le capitaine Ibrahim Traoré.

L’initiative s’inscrit dans un contexte où les membres de l’AES se sont retirés des instances de l’UA. Le président burundais s’est rendu au Burkina Faso, dirigé par un régime issu d’un coup d’État militaire, pour saluer les efforts de stabilisation et de restauration de la sécurité, un pays où le dirigeant a ouvertement remis en question la pertinence de la démocratie. Au-delà des discours diplomatiques sur le « dialogue » et la « stabilité », cette rencontre suggère une forme de solidarité grandissante entre des régimes autoritaires partageant un certain rejet des contraintes constitutionnelles.

Des trajectoires institutionnelles convergentes

Il est essentiel de souligner la convergence des parcours institutionnels qui unissent le Burundi aux nations de l’AES. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont tous été frappés par des sanctions de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de l’Union européenne (UE) après des coups d’État survenus en 2020 et 2021 au Mali, en 2022 au Burkina Faso et en 2023 au Niger.

Le Burundi lui-même a fait l’objet de sanctions de l’UE et des États-Unis en 2016, suite à la décision du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat, jugé anticonstitutionnel. Ces phénomènes politiques appellent à une analyse comparative transrégionale. Loin de se limiter à de simples ressemblances de surface, cette approche vise à dévoiler les logiques profondes qui opèrent de manière similaire, même entre des pays éloignés de milliers de kilomètres et évoluant dans des environnements géopolitiques distincts, comme le Burundi et le Mali.

La construction d’un ennemi : un pilier de légitimité

Dans ces deux cas, la désignation d’un ennemi, qu’il soit interne ou externe, s’impose comme un mécanisme central de légitimation et un vecteur puissant de cohésion nationale. Cette stratégie permet une réactivation constante de la menace selon les conjonctures politiques, qu’il s’agisse d’un héritage colonial, d’un adversaire régional ou d’une menace sécuritaire diffuse.

Au Mali, ce mécanisme s’est manifesté avec une intensité notable début 2022. Porté par un « effet drapeau », où la population se rallie aux dirigeants face à une menace perçue, le pouvoir malien a vu son autorité se renforcer considérablement. Soutenus par une composante civile après le putsch de mai 2021, les militaires ont bénéficié d’un élan de soutien populaire massif.

Des dizaines de milliers de manifestants ont convergé vers le Boulevard de l’Indépendance le 14 janvier 2022, pour dénoncer les sanctions économiques et diplomatiques de la CEDEAO. Ils ont exprimé leur hostilité envers Paris et l’organisation régionale, accusées d’ingérence, et ont revendiqué une souveraineté malienne, affranchie de toute influence extérieure. Cette mobilisation reflète une actualité africaine souveraine, marquant une volonté d’autonomie.

Au Burundi, la Belgique cristallise la colère des partisans du Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), le parti au pouvoir. L’ancienne puissance coloniale est désignée comme responsable historique des divisions ethniques et accusée de complicité avec le Rwanda dans des tentatives de déstabilisation. Le pouvoir burundais présente Bruxelles comme l’instigateur des sanctions économiques de l’UE, une rhétorique qui permet de transformer les critiques internationales en un récit de résistance face à l’ancien colonisateur, alimentant ainsi une forme d’Afrique consciente de son histoire.

Le choix d’un adversaire régional stratégique

Sur la scène régionale également, chaque régime identifie son propre adversaire. Au Mali, l’Algérie est accusée d’accueillir des figures d’opposition, comme l’imam Mahmoud Dicko, et de connivence avec des groupes terroristes. Le 25 janvier 2024, la junte malienne a annoncé la fin immédiate de l’accord de paix d’Alger. Le Mali a également fermé son espace aérien à l’Algérie, répliquant à une mesure similaire prise par cette dernière en avril 2025.

Au Burundi, c’est le Rwanda de Paul Kagame, un régime tutsi, qui endosse ce rôle. Qualifié de « mauvais voisin » par le président Ndayishimiye, Kigali est accusé d’avoir hébergé les putschistes de 2015 et de soutenir des mouvements rebelles tels que le RED-Tabara, parfois associé à d’autres groupes armés régionaux.

Cette posture défensive s’est concrétisée par la fermeture des frontières terrestres avec le Rwanda en janvier 2024 et par une intervention militaire active dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) entre août 2022 et décembre 2025. Le Burundi a soutenu les Forces armées de la RDC (FARDC), aux côtés des milices Wazalendo et des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), contre le Mouvement du 23 mars (M23), réputé appuyé par Kigali. Toutes ces actions symboliques sont mobilisées pour entretenir un sentiment permanent de siège, une condition jugée essentielle à la survie politique de ces régimes autoritaires Afrique qui puisent dans la menace extérieure leur principal carburant.

Sécurité et légitimation : une divergence notable

Une contradiction majeure se dessine toutefois entre les deux pays sur le plan sécuritaire. Au Mali, la menace est plus immédiate, illustrée par les attaques du 25 avril 2026 perpétrées par le FLA et le JNIM. Ces événements renforcent la crédibilité du discours sécuritaire du régime.

Cette divergence dans la nature de la menace engendre des logiques de légitimation distinctes. Le chef de la junte malienne, Assimi Goïta, s’est affranchi de la contrainte électorale. En juillet 2025, le Conseil national de transition lui a accordé un mandat de cinq ans renouvelable sans élection et sans limite de mandats, consolidant une dérive entamée dès les premiers reports du scrutin promis en mars 2024. La junte n’a plus besoin de justifier un vote ; elle se positionne comme l’unique rempart capable de vaincre le JNIM et le FLA, même si l’économie malienne, bien que résiliente, subit des coupures d’électricité récurrentes et un retrait progressif de l’aide au développement et humanitaire.

Au Burundi, le CNDD-FDD a investi le président sortant comme candidat pour la présidentielle de 2027, et le scrutin, même encadré, reste un passage obligé. Le bilan sécuritaire mis en avant par Gitega ne remplace donc pas l’élection ; il vise plutôt à la préparer, dans un contexte où le registre sécuritaire permet de reléguer au second plan un bilan économique marqué par les pénuries de carburant et de devises qui affectent le pays depuis 2015.

Ces pays, figurant parmi les plus pauvres du monde – le Burundi étant le dernier en 2023 – ont recours à l’extériorisation des responsabilités par la construction permanente d’un ennemi. Cette stratégie masque-t-elle des dynamiques internes de prédation qui structurent ces régimes autoritaires Afrique ? La comparaison entre le Mali et le Burundi révèle non pas la singularité de chaque parcours, mais la robustesse d’une logique commune à des régimes qui ont transformé leurs ennemis non pas en fardeau, mais en fondation même de leur pouvoir.