Alors que le général Abdourahamane Tiani ne cesse de clamer son discours anti-occidental et d’agiter l’étendard de la « souveraineté retrouvée », une enquête percutante de RFI et Forbidden Stories, dévoilée le 30 mars 2026, lève le voile sur les dessous de cette rhétorique. Basée sur plus de 1 400 pages de documents internes de la « Compagnie » – un réseau d’influence russe jadis lié à Evgueni Prigojine et désormais supervisé par les services de renseignement extérieur de Moscou –, cette investigation met en lumière un système de corruption médiatique directement financé par le Kremlin pour légitimer les régimes militaires au Sahel.
Au Niger, les sommes révélées sont éloquentes. En mai 2024, plus de 51 000 dollars ont été injectés, suivis de 64 000 dollars supplémentaires en septembre de la même année. Ces dizaines de milliers de dollars n’ont pas été alloués à l’achat d’armes, de médicaments ou au développement d’infrastructures essentielles. Ils ont plutôt servi à la rédaction et au placement d’articles orientés dans les médias locaux, à la production de contenus sponsorisés et à l’amplification massive de ces messages sur Facebook, via des réseaux de relais et de synchronisation orchestrés avec précision.
L’objectif, clairement énoncé dans les documents internes, est de valoriser les juntes militaires, de promouvoir la « souveraineté » face à l’« ingérence occidentale » et de légitimer les partenariats stratégiques avec la Russie. En somme, la junte nigérienne bénéficie de ce financement pour que la population soit quotidiennement exposée au récit selon lequel le salut émane de Moscou, tandis que toute influence provenant de Paris, Washington ou Bruxelles est présentée comme une menace impérialiste.
Une propagande qui trahit la souveraineté qu’elle prétend défendre
Le cynisme de cette situation est frappant. Le général Tiani et les membres du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) affirment sans relâche que le Niger s’est affranchi de la « tutelle » française pour reprendre le contrôle de ses ressources et de son destin. Pourtant, ces mêmes dirigeants acceptent sans sourciller des fonds russes pour modeler l’information publique. La souveraineté, semble-t-il, s’arrête aux portes des rédactions et des fermes de trolls.
Cette stratégie n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une opération régionale coordonnée au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui regroupe le Niger, le Mali et le Burkina Faso. Les documents de la « Compagnie » démontrent que les mêmes consultants russes opèrent dans les trois pays afin de « cimenter et élargir » cette alliance anti-occidentale. Il en résulte une narration uniforme où les juntes sont dépeintes comme des héros panafricains, tandis que toute critique interne est assimilée à une trahison ou à un complot étranger.
Pendant ce temps, la réalité sur le terrain contredit de manière flagrante le récit officiel. L’insécurité n’a pas diminué, malgré l’arrivée d’instructeurs et de mercenaires russes de l’Africa Corps. Des attaques spectaculaires, comme celle de l’aéroport de Niamey en janvier 2026, ont révélé les limites criantes du dispositif sécuritaire. L’économie s’effondre : l’inflation est galopante, les recettes se contractent, et l’exode des investisseurs occidentaux n’est pas compensé par des miracles russes. Les Nigériens paient au quotidien le prix de cette « refondation » souverainiste, qui s’apparente de plus en plus à une vassalisation.
L’information, nouveau champ de bataille de la junte
Ce qui se joue ici dépasse la simple communication. Il s’agit d’une véritable prise de contrôle de l’espace public. Les articles « orientés » diffusés dans la presse locale, les vidéos sponsorisées et les campagnes Facebook synchronisées visent à créer une bulle informationnelle où la junte apparaît invincible et où toute voix dissidente est étouffée. Des journalistes, activistes et ONG locaux sont d’ailleurs dans le collimateur de ce réseau russe, selon les révélations de Forbidden Stories.
La question légitime posée par l’enquête est cruciale : ces opérations modifient-elles réellement la perception des populations au Sahel ? Ou leur impact est-il surestimé ? La réponse est nuancée, mais préoccupante. Certes, les Nigériens ne sont pas totalement dupes. Beaucoup discernent clairement le jeu des juntes et de leurs parrains russes. Cependant, l’effet cumulatif est indéniable : polarisation de la société, discrédit systématique de l’opposition, et légitimation internationale d’un régime illégitime auprès d’une partie de la jeunesse connectée. La bataille de l’influence ne se gagne plus uniquement sur le terrain militaire, mais dans les esprits. Et sur ce front-là, la junte nigérienne a choisi de combattre avec l’argent de Moscou.
Hypocrisie et impuissance
Le plus scandaleux demeure peut-être l’hypocrisie manifeste. Le général Tiani accuse régulièrement la France de tous les maux tout en se félicitant publiquement de l’aide russe. Pourtant, les documents internes montrent que cette « aide » transite par une machine de propagande qui transforme les échecs en victoires et les critiques légitimes en complots. La souveraineté tant vantée n’est qu’un slogan : le Niger échange simplement une dépendance contre une autre, plus opaque et plus cynique.

Pendant que les dollars russes arrosent les médias et les influenceurs, les Nigériens attendent toujours des écoles, des hôpitaux, de l’électricité et, surtout, la sécurité promise. La junte, quant à elle, a choisi d’investir dans l’image plutôt que dans le réel. C’est là tout le drame d’un régime qui préfère manipuler l’opinion plutôt que de la servir.
L’enquête RFI/Forbidden Stories ne se contente pas de révéler un scandale financier. Elle expose une trahison profonde : celle d’une junte qui a confisqué le pouvoir au nom du peuple et qui le maintient aujourd’hui grâce à l’argent et à la propagande d’une puissance étrangère. La « souveraineté » nigérienne n’a jamais semblé aussi fragile ni aussi chère.
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