14 mai 2026

Mali : l’Africa Corps à l’épreuve de la stabilité et de la souveraineté

Un virage stratégique et ses conséquences sécuritaires

Après le retrait des forces françaises de l’opération Barkhane et la clôture de la mission des Nations unies (MINUSMA), le Mali a opéré un changement d’orientation stratégique majeur, se tournant résolument vers Moscou. Ce nouveau partenariat est concrétisé par l’implantation de l’Africa Corps, une entité directement supervisée par le ministère russe de la Défense. Cependant, plusieurs années après son déploiement, l’évaluation de la situation sécuritaire soulève de sérieuses interrogations, l’efficacité de ce modèle reposant sur des « instructeurs » face à une crise multidimensionnelle apparaissant de plus en plus incertaine.

L’enlisement face à la menace terroriste

L’ambition affichée par les autorités de transition maliennes était claire : reprendre l’ascendant sur les groupes terroristes, notamment le JNIM et l’EIGS. Si la présence de l’Africa Corps a permis des démonstrations de force hautement symboliques, à l’image de la prise de Kidal fin 2023, les résultats globaux demeurent fragiles et la situation sécuritaire précaire.

Sur le terrain, la progression des forces semble compromise. Les attaques terroristes ne montrent aucun signe de fléchissement et, fait encore plus alarmant, elles se rapprochent dangereusement de la capitale, Bamako. Le mythe de l’invincibilité des paramilitaires russes a été sérieusement ébranlé lors de l’épisode de Tinzawatène en juillet 2024. Piégés dans une embuscade tendue par les rebelles du CSP et des factions djihadistes près de la frontière algérienne, les combattants de l’Africa Corps y ont essuyé l’une de leurs plus lourdes défaites.

La capacité à maintenir le contrôle des territoires est manifestement insuffisante. Bien que l’Africa Corps excelle dans les opérations de courte durée et les « coups de poing », elle peine à assurer une sécurisation durable des zones reconquises. Une fois les convois partis, les populations civiles se retrouvent souvent démunies, exposées à de sanglantes représailles de la part des groupes armés.

Opacité et absence de reddition de comptes

L’un des principaux obstacles liés à l’Africa Corps réside dans son statut hybride. Contrairement à une armée conventionnelle, ce groupe agit dans une totale opacité juridique, ce qui génère deux problématiques majeures :

  • L’impunité des exactions : De nombreuses organisations non gouvernementales dénoncent des violences à l’encontre des civils lors d’opérations de ratissage. N’étant pas une entité étatique officielle soumise au droit international, l’Africa Corps échappe à toute obligation de reddition de comptes. Pour les victimes, la voie de la réparation juridique est quasiment inexistante.
  • Sécurité contre ressources : Le modèle économique du groupe soulève des interrogations quant à ses véritables priorités. Souvent positionnés à proximité des sites miniers (or, lithium), les hommes de l’Africa Corps semblent davantage dédiés à la protection des actifs extractifs qu’à la sécurisation des axes de communication ou des villages éloignés. La sécurité semble ainsi être devenue une marchandise, plutôt qu’un service public fondamental.

Il est fondamental de noter que la sécurité d’une nation ne peut être durablement confiée à des acteurs dont la motivation première est d’ordre pécuniaire et géopolitique.

La souveraineté malienne sous tension

Cette alliance place l’État malien dans une position délicate. En se désengageant de ses anciens partenaires sans obtenir de résultats concluants, Bamako s’enfonce dans une dépendance accrue envers Moscou, qui exerce désormais une influence significative sur l’agenda sécuritaire national.

Cette présence russe tend également les relations avec la CEDEAO et les nations voisines, ce qui entrave une coopération transfrontalière pourtant essentielle pour contenir la menace sahélienne. Enfin, le risque d’affaiblissement de l’armée nationale (FAMA) est tangible : les forces locales craignent d’être marginalisées ou utilisées comme « chair à canon » lors d’opérations dirigées par des commandants dont les intérêts ne correspondent pas toujours aux impératifs de paix locale.

L’incapacité à résoudre la crise actuelle met en lumière une réalité amère : en l’absence de solutions politiques profondes et d’une véritable responsabilité envers les citoyens, toute intervention étrangère – qu’elle provienne d’Occident ou de Russie – se heurte invariablement aux mêmes limites. Le conflit malien trouve ses racines dans les défaillances de la gouvernance ; un problème que des paramilitaires, aussi lourdement armés soient-ils, ne sauraient résoudre durablement.